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 [Terminé][Solo Phadria] Je suis à toi pour toujours...

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Phadria Red
Je suis à toi pour toujours
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MessageSujet: [Terminé][Solo Phadria] Je suis à toi pour toujours...   Ven 20 Mai 2016 - 3:15




Oh ! je souffre, je souffre affreusement, si bien
Que le gémissement premier du premier homme
Chassé d'Éden n'est qu'une églogue au prix du mien

P.V








Bien que seulement dix jours s'étaient écoulés depuis le départ de Théoden pour sa grande Odyssée, Phadria n'avait jamais subit avec autant de force la lenteur du temps. Dix jours avant, encore, tout était différent. L'Amour riait dans la prunelle de ses yeux. A présent, il pleurait.

Phadria Red foulait l'une des plages de La Verte, le pas lourd, les joues humides, l'âme déchirée. C'était sur cette-même plage que son amant l'avait quittée et c'était cette plage là qu'elle foulait jour après jour, à l'aube, au zénith, au couchant, tous les jours depuis son départ. Théoden n'avait pas voulu d'elle pour son Odyssée. Alors elle n'avait pas voulu de ses gardes, de son palais, de ses promesses et de tout le reste. Elle s'était détachée de tout ça, elle avait craché dessus. Et à présent, errait seule, perdue quelque part, lasse d'attendre l'éternité, lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille au brigantin perdu sur les Grand'Eaux, jouet du flux et du reflux. Jouet de la Garce.

Au loin, vers le levant, le crépuscule fondait par deçà la ligne d'horizon comme de l'or au sein d'un creuset. Les vagues se teintaient d'ocre, d'ambre scintillant, de doré épuré. Chaque lame venait s'écraser au bord des récifs sur le sable chaud, en bonds convulsifs, luisant et clamant. Et la mer brillait de mille éclats à la face de la nue.

Elle n'y voyait là que l'amusement d'une Déesse cruelle venue la narguer.

Alors Phadria Red s'en retourna. Il n'y aurait point de miracle pour elle. La Wicked Wench de Théoden ne réapparaîtrait pas à l'horizon pour elle. Jamais. Pas avant des Tours et des Tours. Jamais.

La pirate vêtue de rouge abandonna là la plage, et s'en retourna à la taverne qui l’accueillait soir après soir, nuit après nuit depuis presque dix jours. Elle avait présenté une somme importante d'écus d'or au gérant afin qu'il lui aménage un trou, un endroit où dormir au sein de la réserve, à l'étage. Elle ne volait pas, et quittait l'établissement dès l'aube, ainsi en étaient-ils convenus.

Les premiers jours, Phadria avait tenté d'apaiser la fièvre de son Amour dans la sérénade d'excursions sur La Verte en journée, et dans le réconfort d'un sommeil réparateur la nuit tombée. Mais tout était allé en s'empirant, la belle en avait perdu le sommeil. L'Amour triomphait de tout l'on disait. Pour l'instant, il triomphait surtout d'elle même, de sa santé physique et mentale. Selon Phadria, Atÿe l'avait piégée de façon ignoble. Elle pouvait chaque jour jurer ne point pouvoir aimer Théoden davantage, et pourtant. Aujourd'hui plus qu'hier, et bien moins que demain.


Il aurait dû l'emmener.


Phadria le maudit, elle maudit la princesse Elfe Blanche dont elle ne savait rien qui l'accompagnait, Eve Brookes cette "amie d'enfance", cette Cassandra maudite, tous les marins qui avaient la chance et l'honneur de voguer à ses côtés, mais surtout, surtout, elle maudit Atÿe. Atÿe et ses feux pénétrant comme il n'était pas permis. Atÿe et ses souvenirs, desquels tombe un chagrin lourd qui vous écœure et qui doit filtrer chez les morts. Atÿe et sa voix, comme la voix d'un mort qui chanterait du fond de sa fosse. Ses yeux ne voyaient plus. Elle avait beau implorer le nom de la Déesse, elle ne voyait que Théoden, et le voyait davantage. Son malheur n'était plus supportable, ça n'était plus une simple étreinte d'un soir, un souvenir en ses veines dissimulé. C'était la Déesse toute-entière à sa proie attachée, transformant, main dans la main avec Ariel, son martyre en spectacle amusant.

Phadria Red était épuisée, lasse, torturée, fatiguée. L'Amour martyrisait son âme, la rongeant un peu plus chaque jour. Et son âme, perdue, rayonnait à travers la sensuelle ampleur de ses yeux tristes et verts. Au-dehors, la splendeur triste d'une lune pleine.

La lune ne lui rappelait que davantage l'homme qui lui manquait avec tant de cruauté.

En ayant assez de promener sa plaie en bord de mer, Phadria Red comptait bien noyer ses sens, son âme et sa raison ce soir-là. Et dans le rhum où gît son Rêve mi-pourri beugle un Grand Coureur sur l'air de vieux corsaire.

Cette chanson, elle l'avait fredonnée plus d'une fois avec lui et rien en ce monde ne pouvait plus le lui rappeler que cet air tant leste et envoûtant.

Elle était seule au monde.

Seule avec son rhum.

Aimer, c'est n'avoir plus droit au soleil de tout le monde. On a le sien. Même Lothÿe semblait prendre plaisir en cet situation, autrement il n'aurait jamais envoyé à bord de la Wicked Wench de son amour son Élue. Elle en avait assez. Alors Phadria Mary Red la pirate se soûla ce soir-là.

La plupart des clients ne se préoccupaient point d'elle. Dans leur majorité, il s'agissait de marins de passage, de bateliers du coin ou de pêcheurs lestes de leurs soucis quotidiens. Elle but jusqu'à ce que la tête lui tourne, jusqu'à ce qu'elle cesse de voir Théoden derrière chaque ombre, derrière chaque mur, derrière chaque étoile. Elle devait boire encore.

Et vint, bien sûr, ce dont Phadria Red n'avait absolument pas besoin ce soir ! L'un des hommes l'aborda, et elle l'éloigna en des termes forts impolis, bien plus directs qu'elle ne l'aurait été sans le bercement de l'ivresse. Or, le bougre insista ! La pirate portait un cape enroulé autour de son col, et descendant sur tout un bras, couvrant ainsi le Jolly Roger carminé tatoué sur son bras gauche. Et dans l'énergie du coup porté au nez du bougre, cette dernière s'écrasa sur le sol.

L'homme était au sol, hurlant comme une truie que l'on égorge. Et Red hurlait aussi. Elle voulait lui éclater sa bouteille au visage, le tuer s'il fallait cela pour qu'il comprenne ! Déjà, les amis de l'infortuné s'étaient levés et injuriaient la rouge. Phadria avait riposté, non-maîtresse de ses faits ! Elle s'était servie de sa bouteille pour leur refaire le façade à tous, un par un !

C'est à ce moment que des couteaux furent tirés des ceintures. Phadria dû s'appuyer au mur afin de ne point chavirer.

« Tu fais la belle et tu frappes des mecs qui sont désarmés, lui cracha-t-on en insulte, mais dès qu'on pointe une lame tu te défiles !
- Me défiler ? Moi, je me défile ? Moi, je me défile ?!!

L'odeur de transpiration, d'effluves d'alcool et de tabac sembla alors se couvrir d'une nappe rouge dès l'instant où Phadria avait bondi sur une table, debout, tanguant, et levé haut au-dessus de sa tête le poignard qu'elle portait sur elle.

- Vous allez voir si je me défile bande d'enculés !

Et, appuyant la paume de sa main gauche sur le bois de ladite table, elle s'y était entré deux pouces d'acier à l'intérieur sous les yeux de tous !

- Vous allez voir si je suis lâche !! Il me suffit d'une main, d'une seule pour vous tuer tous si je le veux !! Tous, vous m'entendez ?!

Phadria Red se souvint mal du reste. La seconde qui suivait, elle avait basculé sur le côté, était tombée face contre le sol, avait lâché son poignard. Les hommes l'avaient lardés de deux ou trois coups de pieds, plus pour s'assurer qu'elle n'expirait pas que pour lui briser les côtes. Néanmoins les coups furent portés, et la semelle crasseuse de l'un des marins lui déchira la lèvre inférieure.

Lorsque Phadria put se remettre sur pieds, difficilement et s'aidant du mobilier, plus personne ne la regardait et tout tournait autour d'elle. Elle se sentit misérable. L'oubli, noir et morne assassin semblait s'être emparé d'elle. Alors elle repéra la porte entrouverte menant sur l'extérieur et la forêt et se fraya un sillage à coups de coude et de "pardon". Une fois sous le regard compatissant de la lune mère, elle courut.

Elle sentait moins la douleur de sa main transpercée que la brûlure des lacs noyant ses joues. Elle courrait au travers les frondaisons et les conifères épais, sans savoir où elle se rendait, sans savoir d'où elle venait. Puis la chute la cueillit, et Phadria vit une touffe de chiendent la réceptionner sans grand mal. Elle n'eut point de mal. En revanche, lorsqu'elle se releva, elle vomit au pied d'un blanc églantier.

Épuisée, Phadria se laissa alors glisser le long d'un argousier, le visage déchiré aux quatre vents sous la lune moqueuse. Elle ramena contre son visage ses genoux, et enfouit son visage à l'intérieur de ses bras afin d'y mieux pleurer.
Et les dieux eux-même semblèrent touchés par son malheur, car il se mit à pleuvoir sur La Verte. Phadria pensa qu'Atÿe s'amusait à semer des fleurs le long des bords béants du précipice qu'était devenu sa vie.

_________________
Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main
Et fais-moi des serments que tu rompras demain
Et pleurons jusqu'au jour.


Dernière édition par Phadria Red Guadalmedina le Mar 9 Aoû 2016 - 1:21, édité 2 fois
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Phadria Red
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MessageSujet: Re: [Terminé][Solo Phadria] Je suis à toi pour toujours...   Jeu 2 Juin 2016 - 4:37

Avant d’être sur cette terre,
Je sens que jadis j’ai plané ;
J’étais l’archange solitaire,
Et mon malheur, c’est d’être né.

Victor Hugo






La lune pleine revêtait la forêt entière d'argent pâle dans une chaude lumière lorsque Phadria s'éveilla. Une telle clarté tombant droite des étoiles se suffisait à elle-seule pour illuminer les frondaisons, et il n'en fallait pas plus afin d'y voir sans peine. Cette nuit là, la lune ennoblit le sort de toutes choses, même les plus viles.

Phadria Red se sentait nauséeuse avec un mauvais goût en bouche. Elle était nue, entièrement, et d'épais branchages recouvraient son corps. La jeune femme se suréleva à l'aide de ses coudes avant d'écarter, emportée par un moment de lucidité, les branches qui l'habillaient. De larges troncs d'écorces trônaient tout autour d'elle, et le chant de la rivière qui dansait à côté d'elle lui parvint rapidement.

Elle remarqua que sa main avait été pensée. Phadria laissa aller son regard plus avant, et elle distingua avec la plus grande peur la silhouette sombre et massive de ce qui semblait être un ours près de l'eau, se tourner vers elle. Elle lui sut un mouvement de panique de cette avancée qu'il entamait, et se leva en un bond, en titubant ! Son premier réflexe fut de chercher à saisir la garde de son couteau, mais elle était aussi nue et démunie que le jour de sa naissance. La grosse tête velue, grognant, pourvue de grands yeux noirs aussi profonds que des puits vint percuter Phadria comme elle butait contre le tronc d'un arbre. Alors qu'elle s'attendait à être mordue, elle fut étonnée de voir l'animal la pousser encore et encore du sommet de son crâne, comme s'il y trouvait là quelques jeux amusants.

« C'est petit ours. Il est joueur, il faut l'excuser.

Phadria remarqua alors la seconde silhouette, celle qui venait de parler. Un homme assis en tailleur sur un rocher plat, en bord de la rivière au cours tumultueux. Il ne l'avait point regardé en lui faisant ces mots, d'une voix grave, semblant lointaine comme jaillissant des eaux agitées ou du ciel étoilé. Phadria repoussa avec quelques effrois l’énorme tête, ne souhaitant pas prolonger davantage ce premier contact. Elle se dirigea vers l'homme qui venait de lui parler. Il paraissait jeune de corps mais fort âgé d'esprit, la peau brunie, les cheveux clairs et longs. Et des yeux clairs, dont elle ne parvenait à distinguer la couleur à cause de la nuit.

- C'est toi qui m'a soignée ? demanda-t-elle la mine petite, sans grande ambition.

Phadria avait l'impression que tout autour d'elle lui parlait du fond d'un rêve, comme une âme parlant aux vivants. Et à l'inverse, elle avait l'impression d'être elle-même spectre s'adressant aux vifs lorsqu'elle parlait.

- J'ai veillé, lui répondit l'homme en des termes aimables. Je t'ai donné des décoctions et des champignons qui ont apaisé ton âme. Mais tu as dormi une journée entière.

Elle reconnut derrière ces mots sa dernière veillée, l'auberge, les hommes, le rhum. Le fantôme de Théoden, partout. Et le voilà déjà, qui dansait de nouveau devant ses prunelles. Le captif et la captive du destin vainqueur. Phadria leva les yeux au ciel, les plongeant dans ceux de la lune. Sa première nuit d'amour avec Théoden fut construite sous les auspices d'une lune semblable, à bord de la Wicked Wench...

- Pourquoi boire autant ? Tu n'étais pas belle hier.
- Où sont mes vêtements ? s'enquit Phadria déjà lasse et lourde de tant de peine.
- Près de la rivière. Ils ont séchés. Tu as faillis te noyer.

Alors Madame Red entreprit de descendre le lit de ladite rivière. Sous ses pieds et sur sa peau nue défilaient les bois, le sol arable et les galets. Elle ne dut faire que quelques pas afin de retrouver son chemisier, son corset, son pantalon ainsi que tout le paquetage. La belle se vêtit, silencieuse comme un lac, mais le cœur gros de pleurs comme ceux des flots.

Phadria s'était accoutumée depuis toujours à vivre sans verrouiller ses sentiments, mais si elle avait néanmoins déjà prétendu qu'on mourût d'amour pour elle, jamais elle n'avait désiré tant mourir d'amour pour quelqu'un. Une fois vêtue, elle s'en retourna sans un mot. L'ours -ou peut-être était-il ourson ?- balança sur cette singulière personne ses deux yeux mouillés en laissant échapper un grognement. Et ce fut l'homme qui, sans tourner même la tête vers elle, demanda :

- Où comptes-tu t'en aller ?
- Nulle part, lui répondit Phadria en s'arrêtant, le dos tourné à ce mystérieux personnage. Errer. Sans destination et sans but. C'est ce à quoi il m'a condamné.

Alors, l'homme se leva. Il avait un corps maigre, pratiquement nu, était plutôt grand de taille. Et ses yeux. Pénétrants,  chaleureux, hypnotiques.

- Le ver est dans le fruit. Le réveil est dans le rêve. Et le remord et dans l'Amour. Telle est la loi de la Déesse Mère.

Il avança jusqu'à se trouver à la hauteur de Phadria. Dans ce genre solitaire et sauvage, il ne la reluqua pas. Au contraire, il gardait la tête levée devant lui, et les yeux derrière les cimes et les troncs tandis qu'il la sentait.

- Tu dois avoir très faim.

Et il reprit son chemin, s'aidant d'un bâton de marche au moins aussi haut que lui-même.

- Tu es quoi au juste ? lâcha Phadria. Une sorte de sauvage qui vit à poil dans une grotte ?
- L'Ours.
- Quoi ?
- L'Ours. C'est comme ça qu'on m'appelle.
- Tu n'es pas un ours.
- Je suis homme. Mais j'ai été ours avant d'être homme, puis ours à nouveau. Petit puis grand. Puis homme.

Et elle le suivit jusqu'à sa demeure, une maison se perdant dans la forêt et les boiseries, où il faisait bon s'y restaurer et bon y vivre.

~






- Tu peux boire. C'est du lait de biche. Très nourrissant.

Ce lait rendit un peu de son bien à l'âme de Phadria. L'Ours lui fit boire une de ces infusions avec un peu de miel, ce qui parut l'apaiser. Etrange hôte que cet Ours, songeait Madame Red. Mais elle se trouvait en un tel mal qu'elle n'en accorda pas plus d'importance.

La maisonnée n'était pas très grande. Elle comportait une pièce principale, une chambre et un feu dans l'âtre lorsque venait le règne d'Élué. Phadria nota qu'il n'y avait pas de réserve alimentaire, de garde-manger ou de cuisine. Le repas se déroula sans un mot, L'Ours ne mangeait pas. Appuyé sur son bâton de marche, assis sur une souche de bois mort lui servant de chaise, il observait la jeune femme penchée au-dessus la table. Lorsque Phadria se sentit mieux, elle demanda la permission à son hôte de se reposer quelques temps avant de s'en aller. Il ne s'y opposa pas, alors elle s'étendit sur le sol et s'y recroquevilla. Le sommeil la prit rapidement.

Elle s'éveilla à la nuit tombée, et ne trouva pas L'Ours entre ses murs. Phadria Red aurait aimé remercier l'homme, même si il lui paraissait étrange, pour son aide avant de s'en aller. Errer sans foyer ni destination. Mais la maisonnée demeurait vide, alors elle s'assura que sa bourse demeurait bien harnachée sur elle, et passa la porte prête à suivre sa route de mort et de remords. Il sembla alors que Petit Ours l'attendait sur le pallier, son museau touffu relevé, humant l'air et ses saveurs. A sa vue, Phadria eut un mouvement de recul. Mais le jeune ours gronda avec douceur, et la pirate se perdit dans son regard, brûlant comme deux feux des dieux donnant sur son âme qui fit tressaillir son corps entier. Lorsque Petit Ours détala d'un pas léger, elle se surprit à le suivre avec en sa tête l'écho d'un rire d'enfant.

Et ils regagnèrent cette même rivière, sous la nuit étoilée. Et Grand Ours, assis en tailleur, son bâton posé horizontalement sur ses genoux osseux et ses pieds nus. Les paupières closes, le souffle décéléré, la poitrine s'abaissant et se levant à peine au rythme de sa respiration, l'homme semblait méditer. Petit Ours regardait son compagnon bipède de ses grands yeux humides, le visage terriblement expressif et humain.

- Que fait-il ? demanda Phadria à voix basse, comme si elle ne souhaitait pas éveiller L'Ours.

Elle n'eut évidemment aucune réponse de la part de Petit Ours. En tout cas aucune orale. Mais la réponse à sa question sonna très nettement dans sa tête, avec la voix murmurée d'un enfant.

''Il parle avec la Déesse Mère''

Etait-ce Petit Ours qui venait de lui parler ? La Rouge se retourna vers ce dernier, profondément marquée par cette voix qu'elle venait d'entendre. Devenait-elle folle ? Ou avait-elle simplement rêvée ? L'ours la regardait, debout, ses yeux profonds et noirs. Peux-tu parler ? Es-tu un simple ours ?

Il gronda doucement, puis abaissa sa grosse tête à la recherche de quelque nourriture au sol qu'il grattait, avant de s'y laisser tomber dans un souffle rauque.

Non, ça n'est qu'un ours.

L'aspect matérialiste et terre-à-terre de la pirate prescrivit à son mental de placer cette expérience pseudo-magique sur la liste des choses étranges que l'on pouvait voir et entendre dues à la fatigue. Phadria renonça à son errance, et elle regagna la maison dans les bois, suivie par Petit Ours bondissant à ses côtés.

Cette crainte éloignée, Phadria Red s'étonna de demeurer la bienvenue sous le toit de Grand Ours, et d'y rester plusieurs jours. L'Ours, qu'elle surnommait Grand Ours, la nourrissait sans rien demander en retour. Il cueillait pour elle des fruits mûrs et vierges de toute main humaine. Des fois, il y avait du lait de biche. Il connaissait également un grand nombre de recette à base d'eau, de feuilles et de champignons. Ces bouillons réchauffèrent bien le corps de Phadria mais pas son âme. Lorsqu'elle ôta le pansement qu'il avait noué autour de sa main, elle ne put que constater avec dégoût la cicatrice fine mais fruste, de part et d'autre de la paume et du revers de sa main, qui s'y étendait. En revanche, les tissus avaient cicatrisés entièrement. Phadria haussa les épaules mentalement. Elle s'acquitterait de cette balafre et remercia tout-de-même son hôte pour l'avoir sauvée.

- Comme le bois est sur le cerf, la Déesse Mère est en toi. Elle y a implanté sa voix. Pourquoi vouloir à tout prix briser ces ramures là, les noyer dans de l'alcool ?

Elle n'avait rien répondu.

- Tu es peut-être la dernière des pirates romantiques, lui avait-il dit alors à la vue de son Joly Roger tatoué sur l'épaule, ce qui la surprit grandement, car elle ne songeait pas qu'un homme sauvage vivant reclus savait grand chose des codes de la piraterie et encore moins du romantisme.
- L'Amour brisé par l'océan, murmura Phadria Red le regard las. C'est douloureux.
- L'arc-en ciel-apparaît tardivement. Et toujours après la pluie. La nuit engendre l'aurore. Et les côtes se dessinent seulement après la tempête.

Elle avait levé vers lui ses yeux verts, rouges d'avoir trop pleurés.

- J’ai perdu ma force et ma vie, et ma gaieté et ma joie de vivre ; et mes amis qui ont juré de me tuer. J’ai perdu jusqu’à la fierté qui faisait croire à mon génie.
- Ceux qu'on aime finissent toujours par nous revenir. Et même loin, ils restent toujours en nous.
- C'est faux.
- Ce sont les promesses de la Déesse Mère.

Phadria Red etouffa un rire moqueur.

- Ou les élucubrations d'Atÿe.
- Qui es-tu ?
- Phadria Red, répondit cette dernière surprise par la soudaineté de la question.
- Qui es-tu ? répéta Grand Ours.
- Le jouet des dieux, cracha cette dernière. L'automate d'Atÿe. La bouffonne d'Ariel. Je ne suis plus rien, voilà.

Il avait levé ses yeux au plafond, semblant y contempler quelques mots invisibles.

- Atÿe. Ariel. Elye. Une invention des continentaux.
- J'ai beaucoup voyagé, s'excusa Phadria. J'ai adopté le panthéon des continentaux. Ne crois-tu pas en ces Dieux ?
- J'y crois, avait répondu L'Ours. Ça a un seul nom. La Déesse Mère. Lorsque le soleil brille sur les océans, il attire l'eau à lui. Cette eau se change en nuage, qui vont caresser les hautes montagnes. Puis lorsque la terre pleure, l'eau retombe, elle ruisselle le long des montagnes et descend, jusqu'aux océans. Les continentaux ont eu besoin de donner un nom à tout ce qu'ils peuvent voir. Penses-tu vraiment que le soleil est Lothyë, les océans Ariel, la course des nuages Finil, les montagnes Elye, et le cri de la terre Lorin ? Savais-tu que les mortels étaient constitués presque entièrement d'eau ? Et cette eau, lorsque nous mourrons, où va-t-elle ?

L'Ours désigna le ciel de son index.

- Aux nuages. Qui ruissellent sur les montagnes, jusqu'aux océans. Et le cycle recommence. Si tout est harmonie, si tout est lié, alors il ne peut y avoir de panthéon. Les continentaux n'ont rien compris. Ils divisent ce qu'ils ne peuvent comprendre.

Phadria nota que c'était là un point de vue tout à fait intéressant même si elle ne l'adoptait pas.

- Et Atÿe ? demanda-t-elle tout-de-même.
- C'est la Déesse Mère qui unit. Et quand elle choisit d'unir deux personnes, elle ne les désunira jamais. Pour toute l'éternité.

~



Cela faisait à présent cinq jours que Phadria Red et Grand Ours partageait le même sol, le même toit, la même eau et la même portion de terre. La jeune femme se surprit de l'attachement qu'elle porta à Petit Ours, ce dernier lui rappelant Attila, le gros chat puant et rayé d'Argorg, et qui mangeait comme quatre. Jeune ours, l'animal demeurait joueur. Lorsqu'il se tenait sur ses deux pattes de derrière, il dépassait la jeune femme d'une bonne tête et elle songeait non sans sourire qu'il aurait tout aussi bien pu la décapiter d'un revers des dents. Et Grand Ours et Petit Ours vivaient d'une relation particulière. Comme si l'un n'était point humain et l'autre point ours. Comme un chat, Petit Ours dormait sous le toit de son ami humain, et il aimait à se faire chouchouter et caresser. Surtout derrière les oreilles et au-dessus des épaules, avait noté Phadria. C'étaient les endroits qu'il ne pouvait atteindre de lui-même. Cette sorte de grande peluche attachante lui prodigua chaleur et distraction et elle se plut à se lover contre lui dans l'attente d'un sommeil réparateur le soir.

Derrière les murs, le monde l’appelait peut-être, mais elle pouvait bien l'emmerder. Cette sorte d'exil volontaire et d'animisme l'aida à se vider l'esprit, et même si l'âme demeurait -et resterait toujours- déchirée, elle ne pleurait plus aussi souvent.

Elle s'éveilla une nuit, l’œil chargé d'un pleur involontaire à la suite d'une énième étreinte chimérique avec son aimé. De nouveau, la lune était pleine, et baignait la maisonnée entière de sa douce lueur. Et comme chacun de ces soirs où l'astre nocturne se parait de la sorte, plus beau qu'une flambée, elle ne pouvait empêcher son cœur de hurler et d'implorer vainement le nom de Théoden. Elle se tuerait sans hésitation maintenant, si seulement cela lui permettrait de passer une dernière nuit à bord de la Wicked Wench au regard de la lune pleine. Elle se souvint d'un vieux pirate à bord du Galion Déité qui avait l'habitude de dire, la queue de la pipe toujours au bout de lèvres :

- La lune est pleine. Mais qui l'a mise en cet état ?

Phadria se leva à l'appel de Petit Ours. L'Ours encore une fois, n'était pas avec elle. Elle n'avait pas oublié cette première nuit, la fameuse. Celle ou Petit Ours lui avait ''parlé''.

- Que fout cet original encore ? maugréa-t-elle en regardant Petit Ours. Il ''parle avec la Déesse Mère'', c'est ça ?

Elle n'eut aucune réponse cette-fois ci. Alors elle s'élança sur les pas de Petit Ours jusqu'à la chevelure agitée de la rivière. Grand Ours s'y trouvait effectivement, comme à son habitude sur son fameux rocher baigné d'écume, et dans sa sorte de transe habituelle. La lune perçait les feuillages et les buissons et semblait l'éclairer lui, et lui seul. Phadria remarqua qu'il était entièrement nu, son bâton posé contre son ventre. Elle s'approcha de lui, et fut surprise de l'entendre lui parler comme il ouvrait ses yeux d'un seul coup, devenus entièrement blancs et dépourvus d'iris et de pupille !

- Tu t'es voilée ! lança-t-il à son attention -à qui d'autre ?-
- Quoi ?
- Tu vis dans des oubliettes. Des oubliettes que tu as refermées toi-même. Et pire que tout, tu t'es enfermée dehors !

Phadria trouva que cette image brillait par son éloquence.

- C'est Théoden à l'intérieur. Il est le seul à avoir la clé...
- De quoi as-tu peur, Phadria ?

Grand Ours n'avait pas cillé, pas bougé. Seule sa bouche se tordait lorsqu'il parlait. Sa voix était plus grave que d'ordinaire, avait remarqué Phadria ; quelque chose chez L'Ours la mettait mal à l'aise. Il paraissait plus imposant, le souffle plus bruyant, l'ombre plus noire. Et cette voix. Ce grondement ! Il répéta sa question, avac davantage d'autorité, plus de force !

- De quoi as-tu peur, Phadria ?!
- J'ai peur de ne jamais le revoir.
- Je te l'ai déjà dis, quand la Déesse Mère unit, elle ne désunit jamais ! De quoi as tu peur, Phadria ?
- J'ai peur qu'il m'oublie !
- Toi, l'as-tu oublié ? De quoi as tu peur, alors ?
- J'ai peur qu'il meurt ! cria Phadria, les larmes noyant ses joues. J'ai peur qu'il meurt à cause d'Ariel la maudite ! Loin de moi, trop loin de moi !
- La Déesse Mère vous a unit dans le vie ! Elle vous réunira dans la mort ! De quoi as tu peur, Phadria ? De quoi as-tu peur au point de te soûler comme je t'ai vu le faire et d'oublier de te respecter toi-même ! De quoi as-tu peur ?
- J'ai peur de la solitude ! La piraterie n'a plus d'avenir ! Le Galion Déité a péri corps et biens ! Je suis recherchée et destinée à la potence sur tout le continent ! Mes seuls amis veulent me tuer ! Et l'homme que j'aime m'a été arraché !
- Il est en toi chaque jour que la Déesse fait !! Que fais-tu pour lutter contre cette solitude dans laquelle tu t'es toi même enfermée ? De quoi as tu peur, Phadria !!!
- J'ai peur d'oublier son visage !
- Ce serait comme oublier à quoi ressemble ta main, ou ton propre visage !! Es-tu capable de cela ?! Il est en toi, tu as bu dans son âme et il a bu dans la tienne !!
- Le temps efface les souvenirs ! Je ne le reverrai pas avant des Tours et des Tours !


Alors Grand Ours hurla ! Son ombre paraissait s'être cent fois plus ombre, son regard pourtant vide cent fois plus transperçant ! Et sa poigne cent fois plus oprressante lorsqu'il aggrippa Phadria par les cheveux pour coller son visage à quelques centimètres de l'eau !

- FEMME DE PEU DE FOI !!!

Phadria se débattit avec violence, mais ce fut comme lutter à mains nues contre un ours ! Grand Ours n'était pas Grand Ours pour rien !

- REGARDE ! REGARDE !!

Et elle vit.

Au lieu de son prore reflet dansant dans les eaux turbulentes de la rivière, elle y contemplait celui de Théoden ! Théoden, Théoden à la proue de sa Wicked Wench ! Théoden sous la même lune qu'elle pouvait contempler en ce moment, qui s'accoudait au bastingage, scrutant les Grand'Eaux de ses pupilles gris acier pénétrantes comme une lame. La brume autour de lui, embuant les écoutilles et voilant l'écran de la boussole qu'il portait à ses yeux... Théoden qui finit emporté par le cours de la rivière comme un cheval au galop, sous les cris et les larmes de Phadria l'âme en deux !

Et quand elle releva la tête, L'Ours n'était plus ! A sa place rugissait un ours véritable dressé sur ses deux pattes arrières, tournant sa tête énorme vers elle, semblant la prendre pour cible de ses yeux flamboyant que tous les feux de Lothÿe ! Phadria recula, s'etouffant dans l'ombre de cette si grande bête, et se releva en titubant ! L'ours grogne en sa direction, il lâche un râle peu rassurant. Phadria le voit avancer vers elle, puis courir. Alors elle court aussi, espérant lui échapper sous les frondaisons ! L'ours la bouscule de tout son poids, et tandis qu'elle tombe sur le côté, il la dépasse à toute vitesse et fond dans les bras de la rivière joyeuse ! Petit Ours gronde à son tour, il exécute des bonds fous puis plonge ! Alors Phadria assiste ni plus ni moins à une singulière partie de jeu entre les deux monstres ! Déglutissant, elle chercha Grand Ours du regard, mais ne le trouva point.

Elle finit par assister à leur jeu nocturne, appuyée contre le tronc d'un églantier, puis s'y endort. A son réveil, Petit Ours avait posé sa grosse tête pelucheuse sur ses genoux. Et L'Ours conversait avec la Déesse Mère à sa place habituelle, les yeux fermés dans ceux de la rivière.

~



- Comment te sens-tu ? demanda L'Ours faisant couler entre ses lèvres du lait de biche.

Phadria n'eut pas besoin de beaucoup chercher le mot.

- Apaisée.
- Je t'ai appris tout ce que je pouvais t'apprendre. Tu peux rester si tu veux.

La jeune femme lui sourit.

- Je crois que je t'ai déjà beaucoup imposé ma présence, Grand Ours.

Il essuya sa bouche d'un revers de la main. Phadria grattouillait distraitement les oreilles de Petit Ours semblant profiter de ce luxe à sa juste valeur, les yeux clos et ronronnant de plaisir.

- Où comptes-tu t'en aller ?

Phadria Red inspira en souriant. Ce vieux sauvage lui avait posé exactement la même question lors de leurs premiers échanges. Elle ne comptait pas lui faire la même réponse cette fois-ci !

- Je l'ignore. Les Îles de Jade cachent des lagunes magnifiques. Je vais faire un peu d'explorations je crois.
- Tu es née ici ?
- Sur l'île d'Athor, confirma Phadria. C'est tout à l'est, à plusieurs dizaines de lieues par la mer !
- Tu peux y retourner.
- Qu'y ferai-je.

Elle connaissait la réponse de Grand Ours avant même qu'il ne la prononce.

- Tu n'as pas de la famille.
- J'ai mon père. Ma mère. Et mes frères... Mais cela fait très longtemps que nous ne nous sommes plus vus. J'ai quitté le foyer familial, il y a plus de dix Tours. Je ne pense pas que ça soit une très bonne idée..
- Ceux qu'on aime finissent toujours par nous revenir. Et même loin, ils restent toujours en nous, lui intima son interlocuteur la mine grave et autant sérieuse qu'on puisse l'être.

Phadria acquiesça. Au dehors, le gazouillis des oiseaux lui rappelaient que la journée demeurait bien avancée. Le soleil perçait le sous-bois, radieux et vif. Lothÿe avait l’œil grand ouvert. Atÿe aussi. Atÿe aussi...

- Il y a un village de pêcheurs derrière le col de La Verte, reprit Grand Ours. C'est à quelques lieues. Il te suffit de suivre le cours de la rivière, elle t'y conduira aussi bien qu'une boussole. Là-bas, tu trouveras barque pour rejoindre ton île.
- Merci Grand Ours.

Phadria déposa un baiser sur le sommet du crâne de Petit Ours en signe d'aurevoir.

- M'accompagneras-tu ?

Grand Ours décoinça d'entre ses dents une ébarbure de bois qui devait sans doute le gêner. Puis il porta à ses lèvres la coque circulaire d'un fruit vidé, contenant de l'eau et du miel.

- Oui. Tu me retrouveras sur la rive. Tu peux partir devant.

Phadria ne chercha pas plus à percer les énigmes de ce shaman fort mystérieux. Elle se leva, récupéra ses affaires et passa la porte.

- Au fait, Grand Ours. La première nuit passée au logis, lorsque tu méditais sur ton rocher, j'ai cru entendre parler Petit Ours. Sa voix a résonné...dans ma tête je veux dire. Peut-être suis-je réceptive à certains vents magiques, je ne sais pas. Grand Ours, dis moi. Qui est Petit Ours ?

L'homme dissimula habilement un fin sourire.

- C'est un petit ours.

Phadria sourit et s'en retourna, le regard avant. Elle entendit néanmoins la réponse complète de son hôte, déjà bien en arrière :

- C'est le sang de mon sang.

~



Elle atteint rapidement la rivière, mais ne trouva pas Grand Ours. Elle se demanda un instant si cet original aurait pu prendre plaisir à se foutre d'elle, mais jugeant le bonhomme, songea que ce serait bien peu de créance lui accorder. Elle choisit de remonter alors le lit des eaux sauvages. Phadria marcha plusieurs minutes, quand elle l'aperçut. Un ours, occupé à pécher des poissons frétillants entre trois courants bariolés. Elle n'oubliait pas qu'en dépit de sa récente amitié avec Grand et Petit Ours, ces bestioles là restaient sauvages et pouvaient être dangereuses. N'étant pas armée, Phadria stoppa son pas, espérant que l'animal saisirait ses intentions pacifiques. Il sortit de l'eau, afin de s’ébrouer sur la berge en un violent siphon pailleté. Dans une lumière parlant un langage inconnu, l'ours gronda, puis abaissa sa large tête en un avis marqué. Phadria hésita, puis s'approcha. Elle n'avait jamais vu une bête aussi grande, songea-t-elle, même dans ses rêves. Il fallait vraiment que vienne taper à la porte de son cœur maudit un ours, rien que ça !

Alors Madame Red l'enfourcha, enveloppa ses mains dans l'épaisse fourrure qu'elle pressa nerveusement, et remonter la rivière à dos d'ours.

Lorsque les premiers rayons de la lune souveraine percèrent le crépuscule et ses baisers vermeils après deux jours de course, Phadria atteint enfin le village de pêcheurs fleurissant à l'autre bout de l'île. L'ours l'abandonna. Théoden l'accompagnait.

_________________
Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main
Et fais-moi des serments que tu rompras demain
Et pleurons jusqu'au jour.


Dernière édition par Phadria Red le Mar 7 Juin 2016 - 11:21, édité 1 fois
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Phadria Red
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MessageSujet: Re: [Terminé][Solo Phadria] Je suis à toi pour toujours...   Mar 7 Juin 2016 - 2:43




- Mais pourquoi pleure-t-elle ? Elle, beauté parfaite
Qui mettrait à ses pieds le genre humain vaincu,
Quel mal mystérieux ronge son flanc d'athlète ?

Baudelaire






Phadria Red venait de fouler le sol de son île natale après plus de dix Tours à voyager autour du monde. Fatiguée par la traversée, rongée par le doute, hantée par l'angoisse, elle se laissa aller genoux avant sur la petite plage de sable fine et de récifs, afin de pouvoir en sentir et baiser les roches, apprécier jusqu'aux éraflures qu'elle provoquaient sur ses jambes nues. C'était sur cette même plage qu'elle avait abandonné derrière elle famille et amis par une belle nuitée en marée haute, sans se retourner et au bras du Capitaine Gagnard, son fiancé trois fois plus âgé qu'elle et commandant de la goélette La Notable s'il-vous plait ! Une brève amourette.

Contemplant à loisir ce paysage à la fois lointain et familier, Phadria laissa à la lame de fond grossissant en elle le soin de briser la digue d'incrédulité autour de son pauvre cœur. Athor, son île natale. Elle n'avait pas encore fait deux pas sur ses terres, qu'elle se sentait déjà chez elle.


''Ceux qu'on aime finissent toujours par nous revenir. Et même loin, ils restent toujours en nous.''


Phadria Red dépassa le pas léger les quelques embarcations amarrées, elle salua d'hochements de tête les pêcheurs qui dévisageaient avec curiosité mêlé à un gramme de lassitude cette nouvelle venue. La pirate avait pris grand'soin au préalable de dissimuler son Joly Roger sous un bandage d'ouate. Elle ne désirait point que sa récente tribulation sur La Verte la suive jusque sur son île natale. Et plus que tout, elle respectait la frayeur et l'écart que tentaient de mettre ses habitants avec les pirates. Personne ne devait savoir.

Alors qu'elle dépassait le port, le soleil dans son dos fondant comme de l'or derrière la ligne d'horizon, Phadria retournait tant et tant de questions en son esprit. Et si mes parents ne me reconnaissaient pas ? Si ils me renvoient de l'île ? Ou irai-je ? Comment leur demander de pardonner après la récente attaque pirate sur Eudézée ? Sont-ils seulement toujours en vie ?

Elle avisa un jeune homme adossé contre le tronc d'un arbre, le regard couleur ciel, les cils longs lui donnant un air charmant, songea la jeune femme. Il portait une chemise rapiécée, un pantalon de toile et surtout tenait entre ses doigts une plume d'oie et une feuille de papier. Visiblement très concentré sur ce qu'il écrivait, il ne la vit pas approcher. Elle ajusta sur son épaule le sac de toile fin qu'elle portait, et s'excusa en s'adressant à ce garçon là. Il ne devait pas dépasser la vingtaine.

« Excuse moi -il sursauta en levant son nez fin de son travail d'écriture- ; pardon, je ne voulais pas te faire peur, lui sourit Phadria. Dis-moi, tu es de la région, non ?

Il la détailla de ses yeux azurs, la bouche légèrement entrouverte, une lueur d'étonnement au creux de ses iris curieux. Puis il secoua la tête, comme pour chasser les pensées qui venaient de le prendre.

- Heu...Oui, madame.
- Tu t'appelles comment ?
- Hugo madame.
- C'est plutôt rare de voir des jeunes gars comme toi qui savent écrire sur Athor. Du moins du temps où j'y vivais ! Qu'écrivais-tu, Hugo ?
- Ho, de la poésie madame.

Il s'était à présent relevé et se frottait la nuque, distraitement.

- J'espère devenir le poëte le plus connu d'Athor et du continent ! -et ses yeux s'animaient et brillaient- Mais je n'ai jamais quitté l'île. J'aimerai prendre la mer un jour, voir du pays, des bateaux. En attendant j'écris sur les beautés des Îles de Jade, pour pouvoir les amener avec moi quand je m'en irai, et les offrir aux continentaux !

Phadria sentit son sourire s'élargir de lui-même.

- J'ai pas mal exploré les mers et les océans de Ryscior ! Je t'apprendrai quelques chansons si tu veux.
- Ça me ferait plaisir, pour sûr !
- Sur quelle sorte de poème t'acharnais-tu ?
- Voulez-vous l'entendre ?
- Pourquoi pas !

Phadria le laissa déclamer, bien décidée à savourer chaque instant, chaque personne et chaque moment passé sur son île. Théoden ne reviendrait pas demain. Elle avait tout son temps.


''C'est là qu j'ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs
Et des shamans nus, tout imprégnés d'odeurs,

Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l'unique soin était d'approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.''


- C'est très beau Hugo ! Tu es doué mon garçon !

Au visage du jeune homme, Phadria devina qu'elle n'aurait pu lui faire de compliment mieux trouvé.

- Je vous remercie madame ! C'est rare de trouver des lecteurs ici ! Les gens sont trop occupés par leur travail.
- Justement. Hugo, j'aimerai te demander un service.
- Bien sûr, tout ce que vous voudrez !
- Pourrais-tu me conduire jusqu'à la demeure de Grim et Andréa Red ? -Elle choisit de faire comme si elle était certaine que ses parents étaient toujours en vie- ; je ne sais pas si ils ont déménagés depuis que je suis partie d'Athor, mais si non, leur maison devrait se trouver plus avant, à l'orée de la forêt. Je ne me souviens plus trop du chemin.
- Red...Red. Le vieux ? Le monteur de tonneaux ?
- Le monteur de tonneaux, oui...
- Bien sur que je sais où il est ! Athor est une toute petite île, tout le monde se connait ici, ou presque !

Et Hugo partit en avant, sa besace contenant papiers et plume sous le bras.

- Venez, je vais vous y conduire. Madame...?
- Appelle-moi Phadria.
- D'accord, Phadria !

Ils marchèrent durant plusieurs minutes, Hugo déclamant vers sur vers se faisant pour mission d'égayer le chemin. Et Phadria sut apprécier les litanies du jeune homme, malgré l’appréhension grossissant dans son cœur.

Et si ils me renient ? Si ils me chassent à coups de pierres ? Que leur dirai-je quand ils me demanderont pourquoi je suis rentrée ?

Elle laissa s'incliner ses pensées au doux souvenir de son aimé. Que ferait Théoden à ma place en une telle situation ? Elle n'eut pas beaucoup de temps afin de traiter la question.

- Mais..vous savez, Phadria, l'épouse du vieux Grim est morte. Emportée il y a plusieurs lunes, un mauvais froid, une mauvaise toux.

Phadria encaissa la nouvelle en silence. Elle pleura la perte de sa mère, mais silencieusement. Dix Tours sur les Grand'Eaux, ça vous forgeait une trempe d'acier et une vigueur sans égale.

- Je suis désolé, s'excusa Hugo. Vous ne le saviez pas, bien sûr.

Phadria esquissa un sourire à l'attention de son guide, mais ne dit rien de plus. Son père était toujours là, lui. Elle sentait l'anxiété la gagner au fur et à mesure qu'ils approchaient. Que devrait-elle lui dire en premier lieu ? Un ''bonjour'' serait-il simplement approprié à ce genre de situation ? Elle se haït à ce moment-là pour ce qu'elle avait fait subir aux siens.

- C'est ici, déclara Hugo sitôt qu'une maisonnée fut visible en contrebas, du haut de la butte de terre sur laquelle ils se trouvaient, entourés de conifères et d'épicéas.

Phadria aurait pu se noyer dans sa propre sueur tant elle se sentait oppressée. La boule lui obstruant la gorge l'interdisait toute repartie, alors elle se contenta d'acquiescer du chef à l'attention de Hugo. En contrebas, un vieil homme, hache en main, se chargeait de trancher en deux des rondins de bois posés tout à tour sur la souche d'un vieil églantier. Torse nu, la peau tannée par le soleil, la chevelure grisonnante, la barbe de couleur semblable. Dos à ses visiteurs, il ne pouvait le voir ni deviner leur présence, et sa hache abattait sans relâche ses bûches les unes après les autres, sans pitié et en un tourbillon d'échardes. Le foyer familial n'avait ni changé, ni été déplacé. Hugo, pudique, choisit de s'écarter et laissa Phadria à ses affaires. La jeune femme nota mentalement qu'il possédait assez de retenue pour ne pas lui avoir demandé qui elle était et ce qu'elle voulait du vieux Grim, en dépit de sa curiosité évidente à satisfaire.

Un pas après l'autre, ma fille. Phadria tentait de se répéter les mots justes tandis qu'elle descendait la butte et raccourcissait la distance qui la séparait de son père, et de ses dix Tours d'exil. ''Bonjour, papa. Comment tu vas ?" Non, ça n'est pas bon. Il ne me reconnaitra peut-être pas. Non, c'est sûr qu'il ne me reconnaîtra pas. Y a les tatouages. Puis j'étais une gamine lorsque j'ai fui l'île.  

Alors l'homme se retourna. Phadria remarqua qu'il n'avait pas lâché sa hache. Des rides creusées encadraient un visage rogue, malaisé. Il avait tant vieilli...Dix Tours changeaient-ils un homme à ce point ? Elle se souvenait lui comme d'un homme travailleur, vigoureux, grand. Une bonne centaine de mètres les séparait tous deux. Phadria laissa choir à ses pieds son sac de toile qu'elle portait sur l'épaule.

L'image qui s'imposa aux prunelles bleues et ardentes du vieux Grimm emporta tous les doutes et toutes les rancœurs. Il reconnut sa fille, et il ne lui fallut pas même une demi-seconde. La hache retomba au sol, sa chute couverte par l'épaisseur de l'herbe et de la terre meuble. Ses yeux brillent et son pas s'allonge alors ! Il court jusqu'à serrer dans ses bras Phadria, la poitrine secouée de sanglots, le visage fatigué, l'âme déchirée et recollée. Tous les futiles discours que la pirate avaient mentalement préparés jusqu'à présent s'évaporèrent en un nuage de fumée, et elle n'avait plus rien à dire. Juste, elle passa ses bras autour de son père, enlaçant son cœur pantelant.

- Faut pas pleurer papa...

Le jeune Hugo qui avait assisté aux émouvantes retrouvailles s'était déjà mis en course afin d'avertir tout Athor que la fille prodigue était de retour aux Îles de Jade.

Ceux qu'on aime finissent toujours par nous revenir. Et même loin, ils restent toujours en nous.

Merci Grand Ours...

~



Tout le monde, absolument tout le monde sur l'île d'Athor au village, se souvenait de la gamine Red, l'effrontée. Phadria et sa longue chevelure jais, toison moutonnant jusque sur l'encolure, bondissant gaiement derrière chacune de ses foulées ! Phadria qui jouait comme un garçon, parlait comme un garçon, courait comme un garçon, puis plus tard au fil des Tours buvait comme un homme, jurait comme un homme, jouait du couteau comme un homme. Comment oublier cette gosse, pieds nus sur la plage, et sa démarche si caractéristique, si légère qu'elle paraissait sur le point de prendre son envol à chaque pas, Phadria et ses rires, et son sourire, qu'il pleuve, qu'il orage ou qu'il vente ! Elle se soûlait avec les vieux marins de passage pour qu'ils lui apprennent les chansons de pirates qu'ils connaissaient ! Parfois, on la voyait louvoyer entre eux, jouant de ses charmes, les chevilles si légères. Elle se frottait sur leurs entrejambes, même, et riait, et disait "c'est ça la vie d'pirate yo ho". Et les vieux, ils appréciaient la gamine. Par Athor, ils l'avaient même surnommée la wench, comme l'on disait par Argenterie. Ces espèces de catins de taverne, qui pouvaient boire comme deux gars et en découper au moins le double les yeux bandés un sabre à bout de bras ! Et la gamine, elle aimait son surnom. Elle retournait souvent au port, malgré les interdictions et remontrances de son père, Grim. Tenter d'empêcher Phadria Red de faire ce qu'elle avait envie de faire, c'était comme vouloir emprisonner un balbuzard volant dans une bouteille ! Et ce balbuzard, il ne rêvait non pas du ciel, mais de la mer.

Le jour où cette goélette, la Notable avait jeté l'ancre sur Athor, le marin expérimenté qui se faisait son Capitaine, Erryl Gagnard, le lascar, le forban, le malin, la canaille, avait tout de suite plu à la gamine. Après tout, Red avait bientôt seize Tours, elle était en âge d'aimer. Les deux s'étaient jurés de ne plus jamais se quitter, et après une dispute familiale, Red avait pris ses savates, son baluchon et sa bouteille, et avait dit merde aux siens et adieu à Athor.

Il semblait aujourd'hui, dix Tours plus tard, que ça n'avait été qu'un aurevoir.

La nouvelle se propagea dans le village comme une traînée de poudre. L’effrontée, la gamine, la petiote, la canaille, la drôlesse, Phadria Red, fille de Grim et Andréa Red était de retour ! Et tatouée sur tout le corps, qui plus était, la nana ! Des tatouages aussi rouges que les habits qu'elle portait, contrastant avec l'émeraude pailleté de ses yeux constellé d'extase ! Et pire que tout, la petite parlait encore d'amour ! Mais avec sagesse et réflexion cette fois, les mains posées bien à plat sur la table. Elle disait des mots d'amour, elle disait qu'elle attendait le retour de son beau capitaine, qu'il reviendrait la chercher, qu'elle l'aimait plus que tout, plus que les cieux, plus que les terres, plus que les mers et que la lune et les étoiles dans le ciel.

Et pire que le pire que tout ; elle parlait de mariage ! En plaisantant, certes, mais elle en parlait tout de même !

Le frère cadet de Phadria, Beryl Red accourut sitôt qu'il apprit pour sa sœur. Il l'enlaça, il la baisa, il rit avec elle, pleura, dansa ! Phadria avait laissé derrière elle un jeune garçon qui jouait encore accroupi dans les bois et la terre, et retrouvait un jeune homme, charmant comme tout, jovial, bien fait, épanoui ! Elle l'aima encore plus qu'elle ne le crut possible dès leurs retrouvailles !

Son frère aîné en revanche, Jian Red, arriva au logis de Grim plus tard dans la nuit. Et la tension demeurait palpable et presque électrique entre eux. Phadria sut bien vite le pourquoi du comment.

- Notre frère a perdu sa fille et son bébé à naître quand Eudézée a été attaquée, il y a de cela quelques Tours, par des pirates. Lui et sa femme ont réussi à s'en sortir de justesse, mais il n'oublie pas. On n'oublie pas Eudézée.


Spoiler:
 


Phadria eut de la peine. Eudézée, Port-Dual, cette hécatombe, c'était de sa faute autant que celle de Phadransie La Noire, Korlanos ou l'Ondinois et les centaines d'autres forbans présents ce jour-là. Elle présenta ses condoléances à son frère les jours qui suivirent. Il lui fit les termes suivants, avec de l'acier entre les lèvres :

- Dis-moi la vérité Phadria.

Elle crut qu'il parlait de l'attaque sanglante, qu'il lui demandait si elle faisait partie de l'expédition.

- Tu es une pirate ?

Pour toute réponse, Phadria refusant de mentir à son frère découvrit son bras, lui montrant le Joly Roger carminé le décorant. Il serra les dents.

- Nous n'avons plus rien à nous dire dans ce cas. J'aime notre père et j'aime Beryl, et si je te dénonçais, ils en souffriraient. Et puis je ne suis pas un connard, je n'ai pas envie de te trahir, même si toi tu nous as trahis. Mais sache qu'à mes yeux, tu n'as plus rien de la petite sœur que j'ai aimé. La Phadria avec laquelle je jouais sur la plage est morte il y a plus de dix Tours.

Elle n'avait pas insisté. Aujourd'hui encore, le raid d'Eudézée la faisait souffrir. Il venait de lui ravir un frère.

~

Phadria apprit que Jian travaillait comme batelier, plus au nord de l'île. Sans enfants après la perte des siens -l'on disait qu'il avait vu sa petite fille de trois Tours partir en fumée, heurtée par un boulet de canon chauffé au rouge- il lui restait néanmoins l'amour et l'attention de sa femme, elle-même fille de batelier. Afin de subvenir à leurs besoins, Jian se rendait quelquefois sur les Îles de Jade voisine pour y commercer. Mais la perte de ses enfants l'avait rendu fou de douleur, et il nourrissait depuis ce jour une haine maladive envers les pirates.

Beryl quant-à-lui travaillait dans l'entreprise familiale. Il aidait son père dont les forces déclinaient Tour après Tour dans le montage de tonneaux, et se chargeait de les exportait d'Athor à chaque cycle, vers les îles voisines. Le commerce maritime étant florissant, les bâtiments en partance ou en provenance des Îles de Jade avaient sans cesse besoin de tonneaux, et il semblait que cet artisanat ne paraissait point voué à disparaître. A ses heures perdues, Beryl expliqua à sa sœur que leur père sculptait ou charpentait. Il avait toujours eu des mains en or aux yeux de Phadria, et qu'il s'agisse de nouer des drisses ou affaler une voile dans sa jeunesse, ou concevoir des tonneaux ou tailler des visages dans un morceau de bois, il s'en sortait toujours très bien.
Beryl était frappé d'amour également, tant et si bien qu'il préparait d'ici quelques lunes une grande fête pour son mariage. Sa promise se nommait Roxanne Amedenne, bientôt Roxanne Red, fille de tavernier, et elle travaillait dans celle de son père, sur le port. Parfois, Beryl venait y donner un coup de main, lorsqu'il avait le temps et que les deux jeunes gens ne préféraient pas le consacrer à roucouler sous les frondaisons dans les hauts-bois.

- Vas-tu rester ? demanda un jour Beryl à sa sœur tandis qu'il l'amenait jusqu'aux chutes d'eau de leur jeunesse, main dans la main comme deux enfants.
- J'attends mon beau capitaine.
- Et après tu t'en iras ?

Phadria dû reconnaître qu'elle n'en savait rien. Mais elle rassura son frère en lui expliquant que son amant ne reviendrait pas avant plusieurs Tours, sûrement.

- Je veux que tu sois là pour mon mariage sœurette. Je te veux comme témoin !

Elle lui promit de rester jusqu'à l'événement, prévu dans trois Lunes !

- Et Erryl ? demanda finalement Beryl tout en hissant sa soeur le haut d'un rocher, pressés d'y contempler la vue imprenable sur tout l'ouest d'Athor qu'il offrait.
- Un flirt passager ! Ça n'a pas duré très longtemps.
- Tu t'es faite pirate ?

Phadria se fit violence afin d'oser faire la vérité à son frère. Oui, elle avait été pirate.

- Tu as arrêté ? Pour toujours ?

La belle avait bien réfléchi à la réponse qu'elle donnerait.

- J'ai arrêté, oui.

Elle était sincère.

Ensemble, Beryl et Phadria Red, doigts emmêlés avec ceux de son frère, tête posée contre son épaule si douce, contemplèrent le paysage, le vert des arbres et des hauts-bois, les falaises de nacre embrassant au loin les domaines d'Ariel, l'horizon mourant sous une étreinte de ciel. Beryl déposa un baiser sur la joue de sa sœur, puis les deux Red entreprirent de redescendre le long des chutes.

- Alors, dis moi ! Comment il s'appelle ? sourit le jeune homme marchant au côté de Phadria, le regard empli de malice.

Phadria sentit son sourire s'élargir. Elle avait connu bien du monde durant ces dix Tours à jouer les aventurières autour du monde, rencontré bien des gens, beaucoup d'amis. Mais jamais personne qui ne l'avait compris, et qu'elle comprenait aussi bien que son frère Beryl. Elle l'aimait beaucoup.

- C'est un Commodore.
- Un continental ?
- Il vient de l'océan.
- Comment il s'appelle ! insistant Beryl bondissant comme une puce sur les allures de sa chère sœur !
- Tu pourras l’appeler Capitaine si tu veux ! le nargua Phadria.
- Si tu veux que je sois ton témoin pour votre mariage tu as plutôt intérêt à me dire son prénom, soeurette !
- Théoden. Il se fait appeler Théoden.
- Il est beau ?
- Très.
- Grand ?
- Plutôt.
- Il est tatoué ?

Phadria stoppa son pas, riant.

- Par la Garce ! Que tu es curieux et empressé pour un mec ! On dirait une vraie wench !
- Il vient d'où ?
- Du Nord.
- Et c'est un pirate ?

Phadria vit se dérouler devant ses yeux le sourire si particulier de Théoden, celui qu'il lui réservait à elle, et seulement à elle, lorsqu'ils étaient intimes sous la lune blonde.

- Non. Il n'est assujetti à personne !

~



Phadria insista pour que son frère accepte l'intégralité de l'or qu'il lui restait de Théoden afin qu'il prépare son mariage et vienne à bout des dernières difficultés financières qu'il rencontrait avec sa belle. Bientôt démunie, Phadria avoua à son père -chez qui elle logeait, et vivait, en terme général- qu'elle souhaitait trouver un travail, afin de l'aider au niveau des dépenses. Beryl lui demanda ce qu'elle pensait du fait de travailler comme serveuse dans une taverne, et l'amoureuse argua qu'elle s'en réjouissait d'avance !

Elle fut présentée rapidement à Roxanne, qui obtint auprès de ses parents, tenanciers de l'établissement, l'obtention d'un travail pour sa future belle-sœur. Phadria et Roxanne s'entendirent très bien et très vite. Cette dernière la remercia pour son geste auprès de Beryl, concernant l'or offert, et Phadria lui passa sa reconnaissance pour ce travail qu'elle aimait et qui l'aidait à s'épanouir.

Une lune passa.

Phadria eut bien souvent l'occasion de recroiser la route du jeune poëte Hugo -Athor n'étant pas grandement peuplée- et constata bien vite qu'il n'aurait point été possible pour le garçon de l'aimer davantage. Fou d'elle à en perdre la raison, il rougissait et bégayait à sa vue, sauf lorsqu'elle lui laissait le soin de déclamer ses poëmes. Alors il gagnait en assurance et en éloquence, et Phadria voyait là un autre homme.

Et par les dieux, que ces poësies étaient belles ! C'était là un art nouveau pour Phadria, qui en revanche, était bien habituée aux mélodies de pirates et de marins. Elle garda précieusement la seconde catégorie pour elle-seule. Même son père ignorait tout de ses activités passées, cependant la belle ne demeurait pas dupe, et se doutait bien qu'il savait. Et qu'il savait qu'elle savait qu'il savait.

- Quand je suis avec toi Phadria, disait Hugo le front au vent du large, j'ai la muse agitée, l'inspiration me vient, c'est quelque chose de fascinant !
- Vraiment ?
- Je pourrai passer des heures à poëter sur ta chevelure !
- Juste sur la chevelure ? se moqua gentiment Phadria le pas léger et le regard droit avant.
- Non ! Sur le reste aussi !
- Mais tu n'as jamais vu le reste !
- Tu pourrais me montrer !

Elle avait rit.

- Poëte d'abord ! On verra ensuite !
- Tu m'avais dis que tu connaissais des chansons de marins ! Et que tu me les chanterais !

C'était vrai. Phadria procéda alors à un tri foudroyant dans sa cervelle, séparant les mélodies faisant état glorieux de la piraterie et les chants de marins plus traditionnels qu'elle pouvait se permettre d’interpréter. Elle en apprit quelques-uns à Hugo. En échange, ce dernier lui montra un peu les bases de l'écriture et de la lecture. Car parvenir à balbutier quelques syllabes dans son cas, deviner deux trois mots sur un papier, Phadria n’appelait pas vraiment ça ''savoir lire''.

La nouvelle des connaissances musicales et de la voix légère de Phadria parvint rapidement aux oreilles les plus curieuses. Deux soirs par semaine, la taverne des Amedenne se transformait désormais en véritable féerie en hommage aux beautés des Grand'Eaux. Phadria réunissait autour d'elle de plus en plus de natifs, des enfants, des femmes, des hommes, des vieillards. Aucun n'avait jamais mis un pied hors des Îles de Jade, et le continent à leurs yeux tenait plus de légendes que de connaissances réelles ! Alors la belle leur contait ses aventures, prenant grand'soin d'écarter la bête noire du blanc troupeau, omettant toute la partie sur les pirates. Elle ne gardait que le plus beau d'Argenterie, parlait des océans, des prêtresses d'Ariel, elle leur offrit le panthéon des continentaux, leur peignit la silhouette de l'homme qu'elle avait rencontré récemment et à qui elle avait offert son cœur. Et puis elle chantait. Les classiques en vogue parmi la marine, puis osait quelquefois deux ou trois classiques sur les pirates, prenant garde de ne point choquer avec des paroles trop inconvenantes. Rapidement, l'âme des meilleurs musiciens d'Athor fut exhalée, et ils prirent pour habitude d'entourer la belle ces soirs-là, l'accompagnant de leurs instruments quand elle chantait, ou même quand elle racontait ! Quand on disait que Phadria chantait, la taverne faisait ses soirs les plus complets.

Sa préférée d'entre toutes ces mélodies demeurait celle du Grand Coureur, car c'est auréolé d'un baiser de lune et en chantant cette mélodie qu'elle s'était unie à Théoden il y avait plusieurs Lunes à présent.


Le corsaire "le Grand Coureur", est un navire de malheur
Quand il s'en va en croisière pour aller chasser Kelvin
Le vent, la mer et la guerre tournent contre Tanequil.

Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !
Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !

Il est parti de Lorient, avec belle mer et bon vent
Il cinglait bâbord amure , naviguant comme un poisson
Un grain tombe sur sa mâture, v'là le corsaire en ponton.

Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !
Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !

Il nous fallut remâter, et bougrement relinguer
Tandis que l'ouvrage avance, on signale par tribord
Un navire d'apparence, à mantelets de sabords.

Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !
Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !

C'était un Empire vraiment, à double rangée de dents
Un marchand de mort subite, mais le corsaire n'a pas peur
Au lieu de brasser en fuite, nous le rangeons à l'honneur.

Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !
Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !

Les boulets pleuvent sur nous, nous lui rendons coup pour coup,
Pendant que la barbe en fume à nos braves matelots
Dans un gros bouchon de brume, il nous échappe aussitôt.

Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !
Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !

Nos prises au bout de six lunes ont pu se monter à trois,
Un navire plein de patates, plus qu'à moitié chaviré
Un deuxième de savates, et le dernier de fumier.

Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !
Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !

Pour nous refaire des combats, nous avions à nos repas
Des gourganes et du lard rance, du vinaigre au lieu du vin,
Du biscuit pourri d'avance et du camphre le matin.

Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !
Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !

Pour finir ce triste sort, nous venons périr au port
Dans cette affreuse misère quand chacun s'est vu perdu
Chacun selon sa manière s'est sauvé comme il a pu.

Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !
Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !

Le cap'taine et son second s'sont sauvés sur un canon
Le grand maître sur la grande ancre, le commis dans son bidon
Ah le sacré vilain cancre, le voleur de rations.

Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !
Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !

Il eut fallu voir le coq, et sa cuiserie et son croc
Il s'est mis dans la chaudière, comme un vilain pot-au-feu
Il est parti vent arrière, a péri au feu des Dieux.

Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !
Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !

De notre horrible malheur, seul le calfat est l'auteur
En tombant de la grand-hune, dessous le gaillard d'avant
A r'bondi dans la cambuse, a crevé le bâtiment.

Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !
Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !

Si l'histoire du Grand coureur a pu vous toucher le coeur
Ayez donc belles manières et payez-nous largement
Du vin, de l'arack, de la bière, de l'amour aux quatre vents...


Et son cœur pleurait en chantant, car même si la belle gardait la tête levée, Atÿe l'avait liée à cet homme qu'elle appelait chaque jours à chaque heures. Son âme demeurerait incomplète tant qu'il ne serait pas près d'elle.

Et tous les jours à chaque heures, Phadria Red l'ancienne pirate priait Atÿe de veiller sur Théoden, et d'embrasser au creux des lèvres son aimé de sa part.

~


Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme,
O Beauté? ton regard, infernal et divin,
Verse confusément le bienfait et le crime,
Et l'on peut pour cela te comparer au vin.

Tu contiens dans ton œil le couchant et l'aurore;
Tu répands des parfums comme un soir orageux;
Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore
Qui font le héros lâche et l'enfant courageux.

Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres?
Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien;
Tu sèmes au hasard la joie et les désastres,
Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien.

L'éphémère ébloui vole vers toi, chandelle,
Crépite, flambe et dit: Bénissons ce flambeau!
L'amoureux pantelant incliné sur sa belle
A l'air d'un moribond caressant son tombeau.

Que tu viennes du ciel ou des enfers, qu'importe,
Ô Beauté! monstre énorme, effrayant, ingénu!
Si ton œil, ton souris, ton pied, m'ouvrent la porte
D'un Infini que j'aime et n'ai jamais connu?

De Démons ou des Dieux, qu'importe? Ange ou Sirène,
Qu'importe, si tu rends, — fée aux yeux de velours,
Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine! —
L'île Athor moins hideuse et les instants moins lourds ?



- Tu es doué, Hugo.
- Mes vers parlent de toi, lui avait confié le jeune garçon.
- Je l'ai deviné, oui.
- Pourquoi ne m'aimes-tu pas, Phadria ? l'avait-il imploré.

Que répondre à cette question si terrible, si directe ? Oh Hugo...Tu es une étoile, si petite, si ténue, perdue dans une mer de ciel. Et moi j'ai baigné dans la lumière de la lune, celle de qui je me suis éprise...

- Hugo, j'en aime un autre, c'est tout. Tu n'es qu'un enfant pour moi.
- Ça n'est pas juste, avait-il avancé les larmes aux yeux. Il est parti ! Il t'a laissé en arrière.
- Il avait ses raisons.
- Jamais moi je ne te laisserai en arrière !
- Tu ferais mieux de te trouver une fille, mon garçon. Tu n'es pas le premier qui s'est épris de moi.

Il l'avait suivi, essuyant ses joues humides d'un revers du bras.

- Je t'aime Phadria ! Je suis fou d'amour pour toi, je pense à toi tout le temps depuis que tu es venue sur Athor ! Ensemble, on partira explorer le continent, les quatre mers !
- J'ai déjà exploré le continent et les quatre mers.
- Alors je t’emmènerai ailleurs !

Phadria s'était retourné, le regardant dans les yeux avec toute l'autorité dont elle savait très bien faire montre.

- Hugo. Rentre chez toi.
- Phadria, je t'aime comme un fou.
- La Déesse-Mère n'a pas de plans pour nous-deux Hugo. Passe à autre chose, poëte.

Il noyait son malheur dans ses poëmes, et Phadria lui reconnut ses plus beaux-chefs d'oeuvre. Il lui demanda un jour la permission de l'accompagner dans l'une de ses escapades en forêt. Comme cela faisait des jours entiers qu'ils ne s'étaient plus croisés, Phadria lui offrit ce plaisir. Sous les conseils avisés que lui avait laissé Beryl, elle s'enfonçait profondément dans les bois d'Athor, à la recherche du vieux guérisseur de l'île, un druide.

- Tu es malade ? avait demandé Hugo.
- C'est assez personnel en fait mon garçon.
- Quelque chose de grave ?
- Je ne pense pas, non ! lui avait souri la Belle en rabattant une mèche de cheveux rebelle derrière sa nuque.

Elle se félicita d'avoir laissé le jeune poëte l'accompagner. Bien plus au courant des sentiers à emprunter et des allées dissimulées, un bon sens de l'orientation et une bonne vue à l'appui, le natif guida plus qu'il ne suivit Phadria jusqu'à la demeure perdue au fin fond des arbres. Pour un peu, songea Phadria, je m'attendrai à y rencontrer le Grand Ours.

- Attends-moi là, d'accord ? Je ne serai pas longue.

Il se disait que le vieux druide d'Athor connaissait des secrets volés à la Déesse-Mère. Il parlait aux plantes, il changeait le cours de la rivière, il dessinait les formes de la lune et unissait les grands oiseaux dans le ciel deux par deux, pour la vie. Phadria tapa à la porte, puis n'obtenant aucune réponse, prit l'initiative d'entrer. Une voix désuète lui parvint, celle d'un vieil homme penché sur une marmite au centre de la maisonnée.

- Je t'attendais.

Décidément, plus rien ni personne ne la surprenait sur les Îles de Jade !

- On m'a dit que vous étiez le meilleur soigneur d'Athor.
- Je suis le seul.

Phadria Red sourit en retroussant son nez, de façon charmante.

- Alors ce qu'on m'a dit perd tout son crédit !
- Que puis-je pour toi ? demanda avec sérieux le druide en invitant la jeune femme à s'asseoir à sa table.
- Je ne saigne plus.
- Saigner n'est habituellement pas un bon signe.
- Ce n'est pas vraiment ce que je voulais dire, sourit Phadria, en fait je...
- Tu n'as pas à t'inquiéter, compatit le vieil homme en posant une main chaleureuse sur l'épaule de sa visiteuse. Tu portes la vie, c'est pour cela que tu ne saignes plus.

Phadria s'était mise à pleurer, silencieusement.

- La Déesse-Mère a des intentions pour toi, tu participes au cycle éternel de tout ce qui vit et croît à la lumière. Je reçois parfois de futures mères qui ne désirent pas suivre la voie de la Déesse-Mère, ça n'était pas dans leurs projets, et elles ont peur. Parfois elles ont honte...
- Ce ne sont pas des larmes de honte, le coupa Phadria en essuyant son visage d'une main frémissante. Ces sont des larmes de joie.

Elle avait toujours cru et s'était toujours répété que Théoden l'avait laissé en arrière, sans rien lui laisser d'autre que de l'or -ah ! l'or ! comme si l'amour pouvait s'acheter !- , une mèche de cheveux et trois polichinelles pour veiller sur elle. Et voilà qu'elle découvrait qu'il lui avait fait le plus précieux de tous les présents...


Ceux qu'on aime finissent toujours par nous revenir. Et même loin, ils restent toujours en nous...

Jamais cette phrase n'avait tant trouvé sens.


Atÿe, toi qui unis,
Toi qui n'oublies jamais,
Toi qui protège, toi qui enlace

Toi qui fais les cœurs amoureux
Toi qui fais les couples unis jusqu'à la faux d'Elis
Toi que rien n'arrête, ni Ariel ni les hommes
Toi que rien n'aveugle, ni les nuits sans lune, ni l'Oubli

Merci...








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Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main
Et fais-moi des serments que tu rompras demain
Et pleurons jusqu'au jour.
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Phadria Red
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MessageSujet: Re: [Terminé][Solo Phadria] Je suis à toi pour toujours...   Mer 29 Juin 2016 - 0:45


Je respire où tu palpites,
Tu sais ; à quoi bon, hélas !
Rester là si tu me quittes,
Et vivre si tu t'en vas ?

Hugo






« Bon j'en ai finis avec la vaisselle Rox. J't'ai tout remis en place !

Un froissement d'approbation fut bien réceptionné par Phadria, et elle put reposer près de la bassine d'eau le chiffon sur lequel elle venait de se rincer les mains. La belle se redressa droite, non sans esquisser une grimace, puis se saisit de son tricorne -une toute-récente acquisition qui ne lui avait coûté pas même un écu de bronze auprès du chapelier d'Athor !- qu'elle posa avec coquetterie sur sa tête. Brodé, dentelé, purpuriné, la plus belle pièce en terme de couvre-chef de l'île, à n'en pas douter. Phadria Red en était fière !

Pirate ou non, une passion restait une passion ! Madame Red avait déjà passé commande auprès de son tout nouvel ami. Le mariage de son frère approchait à grands pas, et elle se devait d'être plaisante ! Et puis, elle ne pouvait pas posséder un seul tricorne, c'était ridicule ! Son record actuel était d'ailleurs de cent-soixante-dix-huit à bord du Galion Déité -chose terrible que ce naufrage !-. Il ne lui en restait plus que cent-soixante-dix-sept !

- Je repasserai demain pour le service du soir, clama Phadria une main en porte-voix à l'attention de sa belle-sœur occupée à balayer la réserve de la taverne des Amedenne.
- Repose-toi bien, Phadria. Fais attention au bébé !
- T'occupe ma biche ! J'le garde bien au chaud !

Elle quitta enfin l'auberge, le pas léger, la tête haute et l'âme au vent. Elle aurait pu prendre comme témoin de sa bonne humeur le ciel, les nuages et l'air marin, autant veut. Pressée de reposer son dos, elle songea avec légèreté à tout ce qu'il lui restait à faire avant que la nuit tombe sur Athor. Aurai-je perdu tout le soin de ma vigueur ? se demandait parfois Phadria à elle-même. La vue de son ventre désormais rond comme un ballon lui rappela que ce qu'elle redoutait quelquefois comme une perte de vigueur se traduisait en réalité par la fatigue qu'elle devait à sa grossesse. Elle avait hâte que Théoden rentre ! Elle avait hâte qu'il puisse tenir dans ses bras son enfant !

Et justement, en parlant du loup...

Une dizaine d'enfants jaillirent soudain des fourrées bordant la taverne, armés de rameaux de bois taillés, de draps faisant office de cape et de chapeaux qui manquaient sérieusement de style au goût de la rouge ! Ils n'étonnèrent même plus Phadria, lorsque l'un d'eux tapa sur son camarade à grands coups "d'épée" en criant :

- Je suis le Fou ! Je reveux ma Gemme ! Rends-moi ma Légende, ou je te sors les boyaux par les trous du nez !

Et voilà l'autre ripostant, tant en termes qu'en coups !

- Et moi je suis le Sultan de Kamssin ! C'est moi qui ai la Gemme et j'te la donnerai pas !
- Attention au chasseur de pirate ! L'Empire veut la Gemme aussi !

Et ils se tapaient dessus en tournant autour des jambes de Phadria, et ils riaient ! L'un des gamins, une "cape" blanche nouée autour de ses épaules frêles exécuta de grands mouvements d'"épée" dans le vide sous les yeux verts de leur spectatrice !

- Et moi je suis le Commo d'or Théoden ! Et j'ai le plus gros bateau du monde !

Et il attaqua également ses compagnons, suivis de près par ses acolytes. Étrangement, depuis que Phadria Red était revenue sur Athor et qu'elle avait pris l'habitude de raconter ses aventures continentales et évoquer les mélodies marines, des ''Commo d'or Théoden" et des airs de Grand Coureur fleurissaient un peu partout dans le village, particulièrement au sein des groupes d'enfants. Elle surprit même, une fois, deux jeunes poissonniers occupés à remonter leur filet de l'autre côté d'un océan rutilant, malgré le va-et-vient régulier des vagues, entamer la chanson du Corsaire sous un ciel rouge de feu et une mer blanche d'écume. Avant son retour, personne ne connaissait cet air, semblait-il !

- Commodore Théoden, grimaça Phadria, vous manquez cruellement d'élégance !
- Tu viens jouer avec nous, Phadria ? demanda le gamin des paillettes aux iris.
- Je suis fatiguée là, lui sourit Phadria.
- C'est pas vrai, tu n'es jamais fatiguée !

Elle sourit en retrouvant la réplique identique que lui avait faite Théoden cette nuit-là tandis qu'elle se pressait contre son flanc les yeux doux, réclamant un autre baiser et un autre câlin, qu'il lui cédait toujours galamment bien volontiers.

- Je viens tout juste de terminer mon service petits vermisseaux !
- On va aller jouer au naufrage sur la plage. Après tu nous rejoins hein, hein, hein, hein ?
- Si j'ai le temps ! Allez, oust, du balais, hors de mes pattes !

Ils déguerpirent alors en riant !

- Quelle plaie ces mioches !
- Plus ils t'emmerdent, plus ils t'aiment ! C'est comme ça les gamins.

Phadria Red sourit au vieux Roley.

- J'ai pas fais grand chose pour, pourtant !
- Détrompe-toi, lui répondit le vieil homme aux cheveux blancs tirés en arrière, c'est toi qui as inspiré leurs jeux. Tu as inspiré un peu toute l'île, en fait, ajouta-t-il en la saluant d'une poignée de main. Bonne journée ?
- Comme toujours ! On y va ?

Le vieux Roley, ami de son père depuis toujours, entraîna Phadria jusque chez lui. Cela faisait plusieurs lunes que Phadria Red avait regagné son île natale, et elle n'avait rencontré que très peu d'ennuis. Les marins aimaient échanger avec elle, et c'était réciproque. Même si la population dans son ensemble demeurait réservée vis-à-vis du continent et des continentaux, les histoires que contaient Phadria certains soirs à la taverne trouvaient toujours heureux entendeurs. Et puis le lendemain, étrangement, tout Athor paraissait en effervescence et on trouvait des Commodore Théoden et des Sultan El Shrata un peu partout dans les groupes de gosses. Prudente néanmoins, Phadria n'évoquait jamais la piraterie ; surtout pas le nom des Capitaines Korlanos et l'Ondinois, encore moins celui du Galion Déité ou de Phadransie La Noire. Elle avait même gardé pour elle le nom de Port-Argenterie, en dépit du fait que la fameuse cité pirate bénéficiait de nombreuses éloges déguisées de sa part.
Elle passait également beaucoup de temps en compagnie de son frère cadet, Beryl, en ce moment très pris à cause des préparatifs du mariage et du travail. Elle avait retrouvé d'anciens camarades à elle, qui avait accepté sans soucis la nouvelle Madame Red, l'aventurière, la rieuse, l'énergique et lui rendait les instants loin de son aimé moins lourds. Cela faisait un moment qu'elle n'avait plus croisé le chemin du jeune poëte, Hugo. Peut-être l'évitait-elle ? Lorsqu'ils se voyaient, il avait toujours été très correct et gentil avec elle, lui apprenait à lire  quelques mots, puis quelques phrases, quand bien même l'amour lui rongeait le visage comme un rat une charogne. Il tirait également de sa douleur ses plus belles rimes, qu'il ne lui lisait plus.

Parmi son lot d'ami, le vieux Roley, ami d'enfance de son père. Grim et Roley, du temps de leur jeunesse en mer -du temps où ils avaient pratiqué la piraterie quelques temps, Phadria le savait- avaient tissé des liens amicaux très forts, ainsi c'était d'un commun accord qu'un beau jour les deux flibustiers avaient arrêté le pillage pour se retirer sur Athor, petit coin de paradis de Ryscior, s'y marier et fonder une famille. Et si le vieux Grim maniait la lame comme personne -aujourd'hui le père de Phadria ançait comme personne !

Phadria avait arrêté tous contacts avec la piraterie, elle aussi. Définitivement. S'ajoutait à ce changement, son dédain nouveau pour le maniement de sabre ou d'épée. Cela faisait tant de temps qu'elle n'avait plus serré entre ses doigts la garde d'une telle arme. Mais elle s'était faite à elle-même la réflexion suivante : lorsque Théoden rentrerait de son Odyssée, quelle femme aimerait-il retrouver ? Une tueuse ? Une pirate ? Lui reviendrait changé, plus fort, plus puissant, plus expérimenté. Phadria Red était convaincue que personne n'égalait son Théoden une lame en main, quelques soient les efforts et les progrès qu'elle pourrait faire. Alors, que demeurerait-il de Théoden, à son retour de l'Odyssée ? Quel humain, quel continental serait en état de mesurer les compétences qui seraient devenues les siennes ? Et lui en revenant, devrait la trouver, elle, mère de son enfant, avec un sabre malpropre en main, se vantant d'en connaître tous les arts ? Il se moquerait d'elle. Elle se couvrirait de ridicule à côté d'un tel prodigue. Elle ne voulait plus manier le sabre pour tuer des innocents et leur prendre tout ce qu'ils possédaient. D'ailleurs, Phadria n'en avait point racheté depuis son départ de La Verte. En revanche, elle voulait manier la lame comme personne. Elle faisait confiance à Théoden pour ce qui était de pourfendre leurs adversaires. Elle, voulait manier la lame de façon différente. Elle apprenait le lancer de couteau auprès du vieux Roley, et devint très bonne à cet art au fil des leçons ! Bientôt meilleure encore que Noire, songeait-elle un jour, souriant au vieux.

Mais Phadria en voulait toujours plus, et la lecture et les lancers ne la comblèrent pas. Après tout, elle allait être l'épouse de l'Immortel Commodore Théoden ! Elle ne voulait pas que son mari soit déçu en rentrant à la maison.

- Ils disent qu'on mesure toujours son droit et sa raison à la pointe d'une épée, expliquait à Phadria le vieux Roley tout en lui servant une infusion au miel, mais ici sur Athor, la vie est différente. Personne ne viendra te chercher des noises. Personne ne viendra t'emmerder.
- C'est aussi ce que je me suis dis, lui sourit Phadria attablée tandis qu'elle portait à ses lèvres la chopine, mais je préfères rester prudente.

Le vieux sortit une miche de pain qu'il partagea volontiers avec elle. Il l'avait connue toute petite, déjà. Le fils de Roley, Willem, avait à peu près le même âge que Phadria et tous deux avaient été camarades de jeux dans leur petite enfance.

- Dis-moi, Roley, je peux te demander quelque chose ?

Phadria Red s'était levée, chopine toujours en main, et contemplait sur le mobilier les dizaines de silhouettes de navires gravées dans le bois, imprimant sur leur peau brunie le résultat d'heures entières de travail acharné. L'une d'elle, maquette d'une goélette nommée La Petite Fugueuse, aux coursives de poupe travaillées, contenant des batteries mises en canon et des vergues brassées serré pour essayer de prendre une faible brise, trônait avec majesté, surplombant par sa perfection et ses dimensions toutes les autres. La Petite Fugueuse était un cadeau de Grim à son camarade Roley, le Tour où les deux comparses s'étaient établis sur l'île.

- Bien sur, je t'écoute.
- J'aime bien lancer les couteaux. Ça me permettra de protéger mon enfant, lorsqu'il naîtra, si un jour quelqu'un menace sa vie. Je n'ai plus envie de porter le sabre, mais je ne veux pas devenir une faible femme pour autant ! Je veux savoir protéger les miens, et pour ça j'aimerai maîtriser les lames.
- Ça nécessite de l'entraînement, lui sourit le vieil homme, tu t'en sors déjà très bien ! Encore quelques Tours et tu seras meilleure que moi !
- Je voudrai que tu m'apprennes à sculpter, Roley.

Un silence tomba entre les deux amis. Phadria laissa courir ses doigts sur le gaillard de la Petite Fugueuse, toujours aussi éblouie par le travail remarquable de son père.

- Une fois, reprit-elle, j'étais en mer. Je n'avais pas eu le temps de prier et honorer Ariel avant, alors j'ai trouvé un morceau de bois, et j'ai sculpté. C'est la première fois que je faisais ça, tu vois, et ça n'était qu'une ébauche, quelque chose de grossier.

Elle se tourna vers Roley.

- Un bateau vite fait mal fait dans du vieux sapin. Je l'ai jeté à la mer. Quelques lunes plus tard, la Déesse a sauvé ma vie et celle de mes compagnons alors que nous étions pris dans une tempête.
- T'apprendre à sculpter ? Pourquoi ne pas demander à Grim ! s'exclama le vieil homme. Par le ciel, il est bien meilleur que moi à ce jeu-là !
- Quand j'étais môme Roley, je demandais souvent à mon père de me sculpter des bateaux dans le bois qu'il ramenait de l'étable. Il m'en avait fait plein, je les posais près de mon lit, et j'aimais les contempler la nuit à la lumière des étoiles. Avec Jian et Beryl, on faisait des batailles navales sur la plage. Je lui en demandais toujours d'autre, parce que très souvent nous les égarions ou le courant les emportait. Mon père était surchargé de travail, mais il prenait le temps d'en faire et d'en refaire, encore et encore. Il aurait pu sculpter n'importe quoi d'autre, des modèles plus grands, plus travaillés, puis les vendre sur Eudézé, ou même au plus offrant sur Athor. Il aurait pu confectionner des meubles, des figures de proue qu'il aurait fait exporter, des chaloupes, des poignées de porte, n'importe quoi. Mais il ne le faisait pas. Je l'entendais la nuit, il se levait pour sculpter. Et sais-tu ce qu'il sculptait ?

Phadria évoqua un sourire nostalgique qui vint de lui-même illuminer son visage.

- Des pantins, de petits bateaux, des épées de bois, des jouets.

Roley lui rendit son sourire, acquiesçant.

- Je ne l'ai jamais remercié pour ça, reprit Phadria Red. Un beau jour, j'ai eu seize Tours. J'ai rencontré un homme, je me suis disputé avec mon père et je suis parti avec ce marin. Un pirate. Et sais-tu quelle est la dernière chose que j'ai dis à mon père cette nuit-là ?

Elle revint s'asseoir, face au vieux Roley.

- J'aimerai que tu m'apprennes à sculpter. Je lui ferai la surprise. J'ai perdu ma mère, et il y avait tellement de choses que j'aurai souhaité lui dire. Grim est vieux, il ronchonne déjà. Je ne veux pas commettre la même erreur avec mon père.

Le vieux Roley accéda volontiers à la requête de la jeune femme, soutenant un tel projet et ému par ses intentions. Elles lui plurent, et il jura à Phadria qu'il lui enseignerait tout ce qu'il savait concernant l'art de travailler le bois. Il lui conseilla également de voir avec Willem, bâtisseur de métier. Le fils de Roley travaillant le bois de façon à en créer des chaloupes ou des coques pour des navires de type drakkar, associé à un bon armateur et modéliste, pourrait lui montrer un peu sa patte.

Ce dernier accepta sans difficulté de montrer comment il se servait d'une lame à Phadria, et elle fut étonnée de voir que le fils et le père ne travaillaient pas le bois de la même façon. Elle tenta de garder le meilleur des deux hommes, et commença à toucher à la matière petit-à-petit. Son père étant Grim Red, Roley et fils lui sourirent et l'encouragèrent, arguant qu'elle avait "ça en elle" !




Spoiler:
 



- A combien de lunes en es-tu ? lui demanda un jour Will.
- Cinq ou six je crois.
- Le sens-tu bouger ?
- Tout le temps ! Je crois qu'il est aussi intenable que son père !
- Ou que sa mère !
- Il paraît, oui ! ajouta Phadria avant de rire.
- Tu penses à quoi ? Fille ou garçon ?

Elle avait réfléchi quelques secondes.

- Peu importe. Du moment qu'il a la binette du père, ça me va !
- J'ai de la rhizome en poudre et en feuille, ajouta Will, je pourrai t'en passer si tu veux.
- Et ça serait pourquoi faire tes feuilles ?
- Il suffit de mâcher. C'est pour les nausées.
- Ho putain ! Ho oui, je prends !!

Phadria Red et Will se voyaient assez souvent, et elle l'appréciait bien aisément. Il lui avoua un jour que si elle n'avait pas quitté Athor si jeune, il serait sans doute tombé amoureux. Willem et Roley ne pouvaient pas lui apprendre beaucoup de choses concernant l'art de la sculpture, mais ils firent tout-de-même de Phadria une apprentie qui en valait bien un autre, dans une académie sur le continent !



~



Presque une lune s'écoula de nouveau au-dessus des Îles de Jade. L'homme à la chemise plissé, installé tranquillement au fond de la taverne des Amedenne et qui ne s'avérait être personne d'autre que Will, lança au nez de Phadria la nouvelle sur Athor : un navire en partance de la Gardienne de Tanequil venait mouiller sur le port, et avait lâché une femme sur l'île. De toute évidence une prêtresse, mais une de celles qui ne vénéraient pas la Déesse de la mer. La venue de cette étrangère avait provoqué moult curiosités et moult affluence auprès des habitants d'Athor. Personne ici n'avait encore jamais vu de prêtre, à part -et encore étaient-elles assez rare- les prêtresses de la mer. Phadria jugea l’événement peu important, et s'en retourna à sa vaisselle. Elle réceptionna en revanche, avec un grand'intérêt les retours qu'on lui fit dès le lendemain par rapport à cette fameuse prêtresse. Et elle crut défaillir lorsqu'on lui rapporta les termes ''prêtresse des soins''. La déesse qui soignait n'était autre que la déesse qui aimait. Atÿe ! Phadria Red prit sa journée le lendemain afin de se mettre à l'encontre de cette fameuse prêtresse. Les habitants des Îles de Jade n'étant peu enclins à se mêler de religion continentale, abhorrant même parfois leur panthéon, qu'est-ce qui avait bien pu pousser une disciple d'Atÿe à venir sur l'archipel ? Sur Athor, qui plus était ! Athor tant petite qu'elle ne paraissait pas sur les cartes marines !

Phadria Red prit cela comme un signe du destin, et s'élança droit-avant, les mains contre son ventre ! La Déesse semblait avoir entendu sa dernière prière.



Spoiler:
 



Elle s’appelait Maliya, était à peine plus âgée que Phadria, et venait des Marches d'Acier. La jeune femme n'aurait su le dire avant que la prêtresse lui indique ses origines, mais à présent elle la reconnaissait avec clarté. Maliya était présente à la capitale des Marches, il y avait sensiblement un Tour de ça, quand Selanae, Argorg, Avel, Sirk et elle-même avaient conduit les affranchis jusqu'à cette cité libre, aidant par la même occasion la jeune Khamsine à achever sa quête. La Phadria de cette époque avait croisé Maliya dans les rues enneigées, occupée qu'elle était à nourrir les orphelins et les sans-abris, et soigner les pauvres gus qui avaient chopé la grande crève. Bien sûr, à ce moment-là, elle avait l'esprit bien plus occupé par les préemptions du moment...

Maliya avait joint les rangs des disciples de la Déesse de l'amour et des soins il y avait presque douze Tours. Cela correspond à la période où je me suis enfuie de chez moi pour devenir pirate, calcula mentalement Phadria. Touchée par l'inégalité des castes et la misère des petites-gens, ayant perdue sa mère très tôt, mangée vive par la vérole, la jeune fille avait suivi la formation initiale de cinq Tours auprès du Père Supérieur des Marches d'Acier, avant de devenir officiellement prêtresse. A dater de cet instant, expliqua-t-elle à Phadria mâchouillant ses feuilles de rhizomes, elle avait quitté le temple des Marches afin de se consacrer à la Mission. La Mission, disait-elle, c'était une sorte de pèlerinage qu'elle s'était auto-sommé, visant à se rendre au sein de chacune des cités plus pauvres que les Marches, dans le but d'apporter la lumière d'Atÿe aux malheureux. Athor était une petite île, elle accueillait peu de visiteurs même si elle appartenait aux Îles de Jade, et relativement pauvre.

- A l'origine, je désirais me rendre sur Eudézée.
- Il n'y a plus rien à voir sur Eudézée, lui répondit Phadria. On aurait dû te le dire. L'île est d'ailleurs surnommée l'île affliction depuis la chute de Port-Dual.
- Des personnes vivent sur l'île affliction, avait calmement répondu Maliya. Je resterai quelques jours sur Athor, puis je joindrai Eudézée. Ces gens ont besoin d'Atÿe plus que tout-autres.
- Et où dors-tu ? s'était enquit Phadria.
- Il y a une petite auberge sur la jetée, qui fait aussi lieu de taverne pour les marins. J'y loge et j'y mange.

Phadria avait passé plusieurs heures en compagnie de Maliya. Toutes deux foulaient pieds nus l'une des grandes plages de sables d'or d'Athor. La plage la plus isolée et la plus déserte que Phadria connaissait. Elle avait tenté d'expliquer à la prêtresse, en de mots simples, sa situation. Maliya avait proposé de rester sur Athor jusqu'à ce que Phadria mette son enfant au monde, murmurant qu'elle était pleinement disposée à mener ce genre d'opérations.

- C'est ton premier enfant ?

Phadria avait acquiescé du chef, les mains posées à plat sur son ventre qui lui semblait énorme à présent. Souvent, elle avait besoin de s'asseoir après son service ou ses marches, et de plus en plus longtemps.

- As-tu peur ? lui avait demandé Maliya.

Phadria ne ressentit pas le besoin de mentir à une prêtresse de sa déesse. Le respect et l'affection qu'elle vouait à Maliya l'en aurait de toutes façons empêchée.

- Putain, j'ai le trac comme une pucelle avant sa première nuit !
- Généralement, cela se passe bien, lui avait sourit Maliya.

Phadria avait levé vers la femme en robe ses yeux émeraudes.

- Ben justement, c'est le "généralement" qui me fait baliser en fait !

Elle avait ajouté en caressant doucement son ventre.

- Ce bébé est tout ce qu'il me reste de Théoden. C'est son fils, ou sa fille, c'est notre enfant. Je ne peux pas me permettre de le perdre. Je ferai tout pour ça ! Si il faut choisir entre ma vie ou la sienne, je veux que ça soit la sienne !

La prêtresse avait été touchée de ces paroles qu'elle avait senti chargées d'émotions et droit sorties du cœur. Les accouchements, c'était l'horreur ! A Argenterie, en tout cas, c'était presque une donze sur deux qui y restaient, quand le marmot ne claquait pas en même temps que la mère ! Il y avait très peu de prêtresses d'Atÿe à la cité pirate, les conditions hygiéniques étaient mauvaises et seules les plus chanceuses parvenaient à donner la vie entourées de personne expérimentée. Phadria en avait connu même qui saignaient sur la jetée, le long des docks, toute une nuit sans qu'un seul forban ne daigne s'y intéresser. Il fallait avant tout couvrir le bruit des vagues, des palabres, des duels au premier sang et des boxon de tavernes, chose qui n'était pas offerte à toutes ! Maliya promit à Phadria de rester sur Athor afin de l'assister dans son épreuve. Puis Phadria évoqua à Maliya un projet qui gonflait son cœur de joie, et qu'elle nourrissait en secret depuis plusieurs jours.

- Je souhaiterai rejoindre le culte d'Atÿe.
- Tu dis ça parce que tu ressens le besoin d'aider autrui, lui avait demandé Maliya d'une voix toute-gentille, ou parce que tu es dans une période amoureuse ?

Phadria avait réfléchi à la réponse à donner. Pas celle qu'attendait son interlocutrice, mais celle qui représenterait au mieux sa pensée.

- Je suis amoureuse de Théoden, c'est vrai. Mais je veux aussi aider les personnes que j'estimerai digne de mon aide.
- Alors c'est que tu n'es pas faite pour le culte d'Atÿe.

Phadria avait insisté ! Elle avait prié la Déesse de l'éclairer dans cette voie, de lui montrer le chemin à suivre si d'ordinaire elle voulait bien d'elle dans son culte, et moins de dix jours plus tard apparaissait sur Athor Maliya ! Si ça n'était pas le destin et l'oeuvre de la Déesse, Phadria Red n'avait aucune idée de ce que cela aurait pu être ! Mais Maliya rejetait un-à-un tous ses arguments. Finalement, devant l'insistance de jeune femme, elle lui proposa une nuitée et une journée de réflexion, durant lesquelles elle s’entretiendrait avec Atÿe, avant de lui donner réponse. Ce fut les vingt-quatre heures les plus longues pour Phadria ! Elle se demanda si Maliya entendait vraiment Atÿe lui parler. Elle se demanda si Atÿe avait une Élue Divine quelque part sur Ryscior. Elle se demanda si Atÿe avait honte du parcours de sa future -peut être, elle l'espérait !- nouvelle prêtresse. Pirate, meurtrière, voleuse. Puis amoureuse, désespérée, perdue, capricieuse. Elle se demanda tout un tas d'autres choses, ce qui prendrait des pages à relater ici.

Le lendemain, Maliya vint retrouver Phadria. La prêtresse avait jeûné et prié toute la nuit et toute la journée. Phadria priait Atÿe plusieurs fois par jours depuis sa rencontre avec L'Ours de la Verte, l'implorant de transmettre les paroles que hurlait son cœur jusqu'à l'oreille de son aimé, par-delà l'horizon.

- Tu étais une pirate, lui dévoila Maliya les yeux fatigués par le manque de sommeil.

Phadria acquiesça du chef, lui révélant son Joly Roger carminé, toujours dissimulé sous une manque ou une cape.

- Tu as versé le sang d'innocents, soupira Maliya.
- C'est vrai, je l'ai fais.
- Tu es responsable d'Eudézée. De l'île affliction ?
- J'y ai participé, oui...
- Tu ne peux pas rejoindre notre culte, Phadria. Je suis désolée.

Red l'avait rattrapé par la manche, criant.

- Attends ! Tu ne peux pas me rejeter comme ça !

Atÿe ne pouvait pas la rejeter comme ça. Elle aimait sa Déesse, et désirais ardemment lui être utile !

- J'ai versé le sang d'innocents, c'est vrai. Mon bras a levé des lames, des pistolets, des triques, des bâtons, sur des hommes que je ne connaissais pas. Des femmes aussi. Parfois des enfants, peut être, même surement. J'ai pris du plaisir à tuer. Mais tout n'est pas noir, ou blanc ! Toi, tu es prêtresse, mais je suis certaine que tu as des faits à te reprocher également. Je doute que tu as arboré le Joly Roger sur les domaines d'Ariel ! Ou que tu aies tué des gens, mais nous commettons tous des fautes, à notre échelle ! J'ai passé ma vie à tuer des gens que je ne connaissais pas. A présent je veux soigner et guérir les gens que je connais et que j'aime ! Je n'ai plus touché à un sabre depuis qu'Atÿe m'a prise sous son aile, je le jure. J'ai arrêté définitivement la piraterie.
- As-tu juré, devant Atÿe, de ne jamais plus brandir une arme ?
- Non. Si jamais des personnes mal intentionnées s'en prennent à mon enfant, à mon aimé ou à ma famille, je n'hésiterai pas une seule seconde à les tuer ! J'ai appris à jongler avec les lames. Je lance très bien les couteaux. Mais je ne veux pas connaître uniquement l'aspect sinistre de la lame ! J'ai également appris à sculpter avec. Je travaille le bois, je respecte ce que fais la Déesse-Mère, ou Elye. Je le transforme. J'essaie d'en faire quelque chose de beau, et j'offre ce que je fais aux personnes qui comptent pour moi.
- Si tu veux une chance pour que la Déesse t'accepte dans son culte Phadria, tu dois jurer de ne jamais plus tuer. Personne. Tu ne brandiras plus d'armes. Ni de sabres, ni de couteaux. Tu dois avoir davantage de respect pour la vie.
- Si un serpent s'apprête à mordre ma cheville, prêtresse ; devrai-je le regarder faire ?
- Tu l'as dis toi-même, lui sourit Maliya. Tout n'est pas noir ou blanc.
- Donc j'ai le droit de tuer pour protéger les miens ! Je ne demande pas plus.
- Tu as ce droit. Mais il ne t'autorise en rien à porter des armes sous tes vêtements.
- Si le serpent mord, mieux vaut être préparée pour le décapiter avant qu'il n'injecte son venin !
- Si tu parles de venin avant même d'avoir vu le serpent, c'est que tu n'as pas confiance en Atÿe.

Phadria Red poursuivait sa marche aux côtés de Maliya, songeuse à la recherche d'une repartie.

- Devrais-je renoncer aux couteaux ?
- Tu devras renoncer au port d'armes. Quelles qu'elles soient. Tu devras renoncer au meurtre. A la vengeance. A toutes ces choses.

La prêtresse se posa sur un récif que les vagues frémissantes venaient lécher en bout de plage, et invita Phadria à faire de même.

- Si Théoden ne devait pas rentrer, Phadria. Si tu apprenais qu'un homme que tu connais bien l'avait tué. Si cet homme est ton voisin, tu n'iras pas répandre le sang.
- Le prix est donc si élevé ? gémit Phadria.
- Si des pirates envahissent Athor. Si ils mettent ta maison à feu et ta famille à sang. Si ils tuent ton enfant sous tes yeux, et que le feu se retourne sur leur capitaine. Si ce capitaine se tient debout, là, devant toi, tu utiliseras la magie cléricale que t'offre Atÿe pour le soigner. Et tu t’attellera de toutes tes forces à sauver sa vie.
- Et si ils menacent de me violer. De m’égorger ensuite. Devrais-je aussi me laisser faire !
- Non. Tu as le droit de te défendre. Tu as le droit de tuer pour sauver ta vie.

Maliya ajouta :

- La légitime défense est autorisée. Ce sont les homicides et le meurtre qui dégoûtent la Déesse. C'est difficile au début, c'est normal. Nous sommes mortels. Mais tu pourras compter sur Atÿe pour t'aider.

Elle serra fort la main de Phadria dans la sienne.

- Si tu as entendu tout ce que je t'ai dis. Si tu veux toujours joindre notre culte, alors tu devras prier Atÿe. Ensuite, lorsque tu auras sa bénédiction, je me chargerai de ton apprentissage. Il durera cinq Tours. Après quoi tu pourras prononcer tes vœux ; dans un temple ou à un endroit qui compte pour toi...

Phadria Maey Red referma ses mains autour de celles de Maliya.

- Sous la lune. Je prononcerai les vœux qui feront de moi une prêtresse d'Atÿe sous la lune et les étoiles.

~



Que la mort me trouve encore entre tes bras. Ce fut là les mots qu'Atÿe intima à Phadria au cours de son lendemain de dévotions. Phadria en parla à Maliya. Cela signifiait-il que la Déesse de l'amour ne voulait plus d'elle en son culte ? Maliya sourit à l'entente de cette phrase. Que la mort me trouve encore entre tes bras. Elle fit savoir à Phadria que c'était là une très belle phrase, au contraire. La Déesse lui promettait un avenir radieux commun avec son aimé si tant était qu'elle la servait et lui serait fidèle. Que la mort la trouve encore entre ses bras. Les bras de Théoden. Je suis à toi pour toujours. Phadria serait une femme, une aimante et une mère. Une femme capable de soigner ses proches. Une aimante capable de marcher dans les ombres de la vallée de la mort auréolée par la clarté d'Atÿe. Et une mère capable de protéger de son enfant de n'importe quel mal, fichant des couteaux dans le cœur d'hommes qu'elle ne connaissait pas si le situation le nécessitait !

Elle s'isola avec Maliya. Les deux femmes se mirent à genoux, puis prièrent. La prêtresse appela la bénédiction d'Atÿe sur Phadria Red qui sentait son cœur battre si fort dans sa poitrine qu'il menaçait de la lui faire imploser. Phadria promit à Atÿe je suis à toi pour toujours. Elle avait promis les mêmes mots à Théoden, et les lui promettait encore et encore chaque jour qui passait.

Maliya lui laissa deux jours, après quoi l'apprentissage commencerait. Roxanne et ses parents reprirent la taverne à eux-trois, laissant à Phadria et son futur enfant les derniers mois de sa grossesse afin de se reposer. Une journée, Rox vint trouver Phadria, et lui apprit main dans la main qu'elle était enceinte également. Elle ne l'avait pas encore annoncé à Beryl. Phadria enlaça sa belle-sœur, heureuse pour elle.
Beryl trouva le temps de passer une après-midi avec sa promise et sœur, et s'émut à l'écoute de son neveu dans le ventre de sa mère. L'on décida d'avancer la date du mariage, et bientôt ce ne fut plus qu'une question de semaines. Et d'ici quelques lunes, deux nouveaux-nés Red peupleraient l'île d'Athor !

Lorsqu'elle ne demeurait point en la compagnie de Maliya, dans la forêt ou au bord de mer, Phadria se rendait chez Roley ou traînait avec Will. La sculpture lui plaisait de plus en plus, cependant elle se surprit à constater que la piraterie lui manquait également. Non pas le retour à une vie de tueuse et de dépravée, à se faire tringler par un ou deux Capitaines à chaque retour de course d'Argenterie, ni à massacrer des innocents pour leur dérober écus ou joaillerie, souvent même les deux ! Mais les Grand'Eaux, la vie de marin, cette espèce de non-frontière que revendiquaient les âmes les plus bleues dans la piraterie ! Sans patrie, sans lois et sans chaînes ! Un soir, elle sentit l'affrontement que menait au fond de son être cette ancienne et cette nouvelle vie, et cela lui fit tant et tant mal qu'elle en pleura. Les chasses aux trésors mystiques du Galion Déité, les refrains de chants pirates que des dizaines -voire parfois des centaines !- de voix grasses et masculines graissées par l'alcool, la pipe et le rhum reprenaient en chœur ! L'ambiance électrique des tavernes d'Argenterie, avec son lot de wenches auxquelles tous les marins au moins à-demi ivres pinçaient les fesses de leurs fourchettes ou plus simplement entre leur pouce et leur index ; ces tavernes si chaudes, si flamboyantes, qu'elles se changeaient certains soirs en orgies publiques, et l'on riait, et l'on pleurait. Et mieux ! Le lendemain on se souvenait de rien !



A moi forban que m'importe la gloire
Les lois du monde et qu'importe la mort?
Sur l'océan j'ai planté ma victoire
Et bois mon vin dans une coupe d'or.
Vivre d'orgies est ma seule espérance
Le seul bonheur que j'aie pu conquérir
Si sur les flots j'ai passé mon enfance
C'est sur les flots qu'un forban doit mourir.




- Putain Phadria... Qu'est-ce que tu es en train de faire...

Maliya vint faire irruption cette nuit-là chez le vieux Grim. Elle consola Phadria, et sa présence fit du bien à la jeune femme. Elle lui prêta une oreille attentive, et la rouge se livra, lui confiant tous ses doutes et toutes ses peines. Elle avait peur de sombrer. Maliya pria pour elle. Sitôt la bénédiction d'Atÿe au creux de son âme, Phadria Red se sentit infiniment mieux, et put dormir paisiblement. Elle rêva que son enfant était né. C'était un petit garçon qu'elle prénommait James de Nevers. Comme son père...

~



Phadria excella dans l'art du lancer de couteau. Mais elle n'en portait jamais sur elle, conformément aux vœux de Maliya qui la formait et la menait sur le chemin tortueux de la foi. Elle n'eut bientôt plus grand chose à apprendre de Will et de Roley, et s'attela à sa première vraie sculpture. Elle alla en forêt avec Beryl à qui elle avait parlé de son projet d'offrir une sculpture à leur père, et choisit un bois malléable et idéal à travailler. Elle commença à reproduire selon ses souvenirs une maquette authentique de la fameuse Wicked Wench. Elle l'offrirait à son vieux père le jour du mariage.
Les journées de Phadria s’enchaînèrent rapidement. Elle passait plusieurs heures par jour à prier, et chacune de ses paroles adressées à Atÿe lui faisait les instants meilleurs. Maliya commença sa formation en lui enseignant l'art de la lecture, ainsi que de l'écriture. Elle lui fit découvrir des citations, elle appelait ça des versets, qui parlaient de tout et de rien et avaient toujours un rapport avec Atÿe. Philosophie, proverbe, contes, poésies, aromathérapie, magie... Elle en lut des innombrables. Maliya l'encourageait à prier toujours plus, arguant qu'elle devait entendre la voix de sa Déesse. Phadria aimait prier, mais elle n'entendait toujours rien !
Puis vint la découverte de la magie cléricale. Maliya lui expliqua l'importance d'avoir toujours les mains propres.

- Ce sont nos mains qui vont guérir les malades, indiquait-elle à son élève, tu dois les garder propres. Les laver à l'eau claire plusieurs fois par jours. Pas de noirceur, pas de tâches.

Elle la regardait dans les yeux.

- Pas de sang.

Phadria se languissait de pouvoir soigner ! Elle demanda quel type de maladies les prêtresses d'Atÿe combattaient. Les infections, les plaies, les maladies mentales ? Saurait-elle joindre en une seule, deux parties d'un os qu'on venait de briser par exemple ? Maliya lui répondit que la réunion d'os brisés n'était jamais une chose facile, de même avec les infections tels que les maux de tête, les rhumes, les toux, les insomnies... Il était toujours plus simple de commencer avec des petites plaies, de simples coupures, refermer les tissus de la peau, retarder le plus possible une hémorragie, ce genre d'actions.

Pour Théoden qui est un homme affublé de tas de fonctions et de responsabilités, songea Phadria, je saurai être utile. Lorsqu'il reviendra de son Odyssée, je serai assez bonne prêtresse pour le soulager de ses maux. Elle voulait ôter tous les soucis et les sinistres tracas de son âme, aider son corps à se détendre, soulager ses insomnies, quitte à les prendre sur elle si elle le devait ! Maliya lui avait expliqué qu'il n'était pas rare que les prêtres d'Atÿe se chargent d'une part des maux qu'ils soignent, mais que ceux-ci ne demeuraient quasi jamais mortels pour eux. Lorsque Atÿe soignait, elle soignait. Et la maladie tôt ou tard finissait par entièrement disparaître !

Les journées et les nuits de Phadria demeuraient longues, et épuisantes. Le bébé la mettait mal à son aise, et elle ressentait de la douleur et des étirements dans des parties de son corps qu'elle ne soupçonnait même pas un Tour auparavant ! Souvent, la belle avait pour habitude de s'isoler dans la forêt et de se baigner sous la cascade plongeante dans le lac. Elle fut surprise une fois par Will, qui la vit nue alors que lui-même s'apprêtait à débarrasser son corps de la sueur d'une journée de travail. Et l'air abasourdi du jeune homme -devenu un véritable ami pour Phadria- en disait long sur la pensée qui traversa son esprit lorsqu'il la vit. Phadria ne prit pas même la peine de couvrir sa poitrine. Car ça n'était pas elle que Willem regardait.

- Will, ça n'est qu'un tatouage.
- Tu es une pirate ! s'exclama-t-il en reculant doucement comme si tout-à-coup Phadria venait de se métamorphoser en un monstre de toute-horreur.
- Will, ça n'est qu'un Roger, répéta-t-elle. Ça veut rien dire.
- Ça veut tout dire, au contraire.

Ils étaient restés là, l'un et l'autre se contemplant.

- Passe-moi mes habits, avait ordonné Phadria à son ami, ce qu'il avait fait.
- L'âme d'un pirate jamais ne meure.
- Will, arrête.
- Toutes ces histoires. Que tu racontes aux enfants. Que tu nous as raconté à tous !

Will avait blêmi.

- Des histoires de pirates.

Phadria avait posé une main sur son épaule, mais il lui avait lancé un regard étrange. Mêlant tristesse, dépit et tiédeur. Une tiédeur qui avait suffit afin de brûler Phadria. Au moment où le jeune homme avait voulu se retirer, un bruit les fit tous deux sursauter, et une ombre dissimulée dans les fourrées bougea !

- Qu'est-ce que c'était ?

Will haussa les épaules.

- Un chat sauvage. Un loup. Une belette.
- Will, j'ai arrêté.
- Ça n'empêche pas que tu mens à tout le monde. Eudézé, tu y étais ?

N'ayant point de réponse à sa question, tendu plus qu'il n'aurait dû l'être, le jeune homme avait baissé la tête, fuyant les yeux vertes pénétrants de Phadria. Et il l'avait quittée.

Le mariage fut fixé pour le dernier jour de la Lune de Lumière, lors de la transaction entre la Lune de Lumière et le premier jour le tout premier rayon de jour de la Lune des Chaleurs. Autrement, il ne restait que deux jours avant le jour J et le grand événement. Phadria gagea que sa Wicked Wench pour son père serait prête à temps.

La veille, la taverne des Amedenne organisait une petite soirée autour de bonnes chopines et de chants de marins. L'air du Grand Coureur était à présent connu dans tout Athor, et il y avait même un grouep de vieux marins musiciens qui en avaient fait leur spécialité ! Phadria les accompagnait au chant, l'un des musiciens lui avait apprit à jouer l'air sur sa petite viole, et elle prenait grand'plaisir à caler le vieil instrument de bois sur son épaule contre sa nuque, l'accordant elle-même. Will s'était donné la peine de venir. A son regard, Phadria vit qu'il souhaitait lui parler une fois le morceau terminé. Elle mit tout son art, sa voix, ses doigts, son cœur et son âme dans cette mélodie qui ne pouvait lui rappelait autre chose que son aimé parti en mer, puis rejoignit Will à l'arrière de la taverne. Phadria n'avait franchement pas l'envie d'évoquer l'incident de la veille, mais elle devait le convaincre coûte que coûte de ne pas rependre le bruit de ce qu'il avait vu et avait compris. Elle mettrait à témoin leur amitié récente, et l'enfant dans son ventre qui avait besoin d'un foyer pour grandir, et non d'un exil. Contre toute attente, Will s'excusa de son comportement. Il prit la main de Phadria en se traitant lui-même d'idiot, et argua que son n'était pas de la juger pour ses actes passés. Il l'aimait pour qui elle était, et peu lui importait son passé. En particulier un passé auquel elle avait tourné le dos. Il déposa un baiser sur sa joue et lui promit de tout oublier. Phadria serra sa main dans la sienne, soulagée et certaine de la véracité de cette promesse-là. Elle laissa sa tête tomber contre l'épaule de Will quelques secondes, mais qui suffirent à ce que disparaisse son tricorne sur sa tête ! Et des rires d'enfants tandis que l'un d'eux, coiffé d'un certain tricorne, descendait à toute allure de l'arbre sur lequel il venait de grimper !

- THEODEN !! THEODEN RENDS-MOI CA DE SUITE !!! Petit sacripant ! Canaille ! Coquin ! Idiot ! Ruffian ! Traine-savate !

Et les gosses riaient et tapaient du pied en donnant de grands coups "d'épées" dans le vide !

- Commodore Théoden je ne plaisante pas ! Rends-moi ce tricorne où par la Déesse je jure que je vais raconter sur l'heure à ta mère où tu traînais la dernière fois avec tes vermisseaux de collègues !

Le "Commodore Théoden" intimidé par l'air sévère que se donnait la fille Red finit par le lui rendre. Cette dernière lui fit moult remontrances, indiquant qu'un vrai "Commodore Théoden" avait "cent fois plus d'élégance et de romantisme que ça dans le geste, bordel" et lui indiqua une révérence toute-trouvée à exécuter tandis qu'il rendait ledit Tricorne !

- Et puis, un vrai Commodore, monsieur et petit malin que tu es, ça offre des Tricornes aux dames !

Elle fut interrompue dans sa remontrances par le jeune Hugo, tandis que le lot d'enfants s'éloignaient en courant et dansant sur les airs de marins émanant de tous les pores de la taverne !

- Phadria, je peux te parler ?
- Hugo ? Oui bien sur. Je suis là !
- Seul à seule.

Phadria Red esquissa un fin sourire à l'attention du jeune poëte qu'elle n'avait plus vu depuis des semaines. Will finit par rentrer chez lui. Demain soir, tout le village veillerait tard pour le mariage.

- Je t'écoute.
- Ça fait longtemps qu'on ne s'est plus vu.

Tandis qu'ils parlaient, ils se déplaçaient dans un même temps vers la plage, aux regards d'une nuée d'étoile. Une filante passa au-dessus de leurs têtes. Phadria la remarqua. Hugo, non. Il paraissait nerveux.

- Si Théoden ne revenait jamais...commença-t-il.

Phadria le coupa.

- Il reviendra.
- Mais si...
- Il reviendra. J'en suis certaine.

Les lèvres de Hugo paraissaient lui brûler, et ça Phadria pouvait l'apercevoir même au travers le sombre manteau de la nuit.

- Je peux te lire mon dernier poëme ? Sourit le jeune garçon.

Phadria le lui concéda !




On l'avait faite ange, fée et princesse. 
Comme elle était bien plus grande que moi, 
Je lui faisais des questions sans cesse 
Pour le plaisir de lui dire : Pourquoi ? 
Et par moments elle évitait, craintive, 
Mon oeil rêveur qui la rendait pensive.

Et elle dit de moi : C'est un enfant ! 
Je l'appelle Belle, mademoiselle Red. 
Pour lui traduire une phrase, bien souvent, 
Je me penche sur un livre qu'elle me cède ; 
Si bien qu'un jour, vous le vîtes, mes cieux ! 
Sa joue en fleur toucha ma lèvre en feu.



Phadria Red ne put s'empêcher de sourire devant tant de talent ! Pour un jeune homme qui n'avait jamais quitté Athor, il avait un capital intellectuel plus que prometteur ! Jamais Red n'aurait été capable de ça ! Tout juste prenait-elle plaisir à couvrir une page de caractères !

- C'est très beau !

Il lui tendit la page noircie d'encre.

- Tu peux la garder. J'en ai des dizaines d'autres.

Phadria hésita puis s'en saisit, plus par envie de ne pas vexer le jeune poëte que par réel intérêt. Ils poursuivirent leurs marches, parlant un peu de tout et puis de rien.

- Théoden, c'est un pirate aussi ?
- Non, c'est un Commodore.
- Pourquoi tu mens a tout le monde, Phadria ?

Phadria fronça les sourcils sous le coup de la repartie.

- Je te demande pardon ?
- Ton Théoden. C'est un pirate. Tout comme toi, lâcha alors Hugo en la regardant dans les yeux.

Phadria ne se laissa point démonter.

- Je me suis faite aventurière quelques Tours oui. Et alors ?
- Et alors ? Tu es toujours une pirate ! Tu as grandi avec eux ! Tu as mangé avec eux ! Tu as bu avec eux ! Tu as baisé avec eux !
- Tu ne sais rien de tout ça.
- Et toi ? Ose dire en me regardant dans les yeux que tu ne sais rien de l'attaque d'Eudézée !

Arrivés ainsi vers le point le plus élevé de la tension ambiante, Phadria Red saisit sans réfléchir le jeune homme par le col de sa chemise, qu'elle agita, le bousculant contre un récif !

- Ferme-la Hugo ! Tu ne sais rien à rien ! le réprimanda-t-elle en haussant le ton.
- Au contraire, je sais très bien ! - Phadria ne l'avait jamais vu si nerveux et si sûr de lui afin de lui répondre sur ce timbre-ci !- Pourquoi ton frère t'éviterait comme la peste sinon ? Pourquoi tu caches tout le temps ton tatouage si tu as arrêté la piraterie ?
- Que dis-tu ? Comment es-tu au courant pour le Roger ?!

Et elle serrait son col entre ses doigts, l'agitant afin qu'il lui réponde.

- Hugo !

Il demeurait tant et tant muet qu'à la fin, son silence criait pour lui. Phadria comprit vite.

- Le lac. La dernière fois. C'était toi ! Tu me suivais !
- J'écrivais ! se débattit le poëte. Je ne faisais qu'écrire des rimes ! Des poësies pour toi, je le jure !!

Ses yeux clairs paraissaient inondés de larmes, et la valve sur le pont de céder ! Phadria, en proie à l'énervement le plus acerbe, le faisais reculer à grands coups de coudes.

- Oui, bien sur. Pendant que je prenais mon bain !

Hugo butta contre un rocher et partit en arrière, s'affalant sur le sable !

- Dégage. Je ne veux plus te voir. Quant à tes poësies, je ne veux plus les entendre. Rentre chez toi maintenant, et restes-y !

Et pour faire bonne mesure, Phadria Red avait balancé à son visage sa dernière création ! Le Roger. Personne ne devait savoir... Pour la première fois aux yeux d'Hugo, la dénommée Phadria Red lui parut horrible. Il s'enfuit. Et ses vers partirent aux vagues.

~



- Hugo ?

Phadria Red poussa avec douceur la porte d'entrée entrebâillée de la chaumière du garçon. Il vivait seul car il avait perdu ses parents, les deux, récemment. Et, Phadria l'avait appris pas plus tard que quelques jours auparavant, à cause de l'attaque d'Eudézée. A cause de moi...

- Hugo. Je viens m'excuser.

La pièce était plongée dans le noir, seule la lumière des étoiles et la lune pénétrait au travers la fenêtre ouverte, éclairant la porte de sa chambre, elle-aussi entrouverte. Phadria s'y rendit, s'attendant à le trouver sur son lit, pleurant. Il n'en fut rien. Le désordre était à son comble, dans la chambre du jeune artiste.
Phadria se pencha alors vers son bureau. Des dizaines de feuilles de papiers attirèrent son regard, à côté d'un encrier et d'une plume, dont l'embout noir était encore humide. Trônaient là, sous les yeux émeraudes de Red, le dernier ouvrage du jeune poëte. Celui qu'il venait sans doute à peine de terminer. L'aube se lèverait d'ici une ou deux heures, il avait dû s'y atteler toute la nuit.

- Hugo ?

Phadria ne le vit point. Alors elle s'assit sur la chaise du poëte, à sa même place, et entreprit de lire. Seuls résonnaients au-dehors le bruissement des vagues non loin et le hululement solitaire d'une chouette. Les vers de Hugo lui parlèrent contre lui-même. Il se dénonçait à elle. C'était là probablement l'apogée de son oeuvre, songea Red la gorge nouée.



Je respire où tu palpites, 
Tu sais ; à quoi bon, hélas ! 
Rester là si tu me quittes, 
Et vivre si tu t'en vas ?

A quoi bon vivre, étant l'ombre 
De cet ange qui s'enfuit ? 
A quoi bon, sous le ciel sombre, 
N'être plus que de la nuit ?

Si tu pars, mon front se penche ; 
Mon âme au ciel, son berceau, 
Fuira, dans ta main blanche 
Tu tiens ce sauvage oiseau.

Que veux-tu que je devienne 
Si tu n'entends pas mon pas ? 
Est-ce ta vie ou la mienne 
Qui s'en va ? Je ne sais pas.

Quand mon orage succombe, 
J'en reprends dans ton coeur pur ; 
Je suis comme la colombe 
Qui vient boire au lac d'azur.

Sans toi, toute la nature 
N'est plus qu'un cachot fermé, 
Où je vais à l'aventure, 
Pâle et n'étant pas aimé.

Sans toi, tout s'effeuille et tombe ; 
L'ombre emplit mon noir sourcil ; 
Une fête est une tombe, 
L'île d'Athor est un exil.

Je t'implore et réclame ; 
Ne fuis pas loin de mes maux, 
Ô fauvette de mon âme 
Qui chantes dans mes rameaux !

De quoi puis-je avoir envie, 
De quoi puis-je avoir effroi, 
Que ferai-je de la vie 
Si tu n'es pas près de moi ?

Tu portes dans la lumière, 
Tu portes dans les buissons, 
Sur une aile ma prière, 
Et sur l'autre mes chansons.

Que dirai-je aux champs que voile 
L'inconsolable douleur ? 
Que ferai-je de l'étoile ? 
Que ferai-je de la fleur ?

Que dirai-je au bois amer
Qu'illuminait ta douceur ? 
Que répondrai-je à la mer 
Disant : « Où donc est ma sœur ? »

J'en mourrai ; fuis, si tu l'oses. 
A quoi bon, jours d'apparats ! 
Regarder toutes ces choses 
Qu'elle ne regarde même pas ?

Que ferai-je de la lyre, 
De la vertu, du destin ? 
Hélas ! et, sans ton sourire, 
Que ferai-je du matin ?

Que ferai-je, seul, farouche, 
Sans toi, du jour et des cieux, 
De mes baisers sans ta bouche, 
Et de mes pleurs sans tes yeux !




- HUGO !!!

Tout se passa très vite ! Phadria se précipita sur le corps sans vie qui pendait à la branche la plus basse de chêne derrière la chaume !

- Hugo pauvre idiot !

Elle parvint à le détacher sans trembler, et il suffoqua, toujours en vie ! Phadria, incapable de le soulever seule, appela de l'aide et ce fut bientôt tout Athor qui fut sur le pied-de-guerre ! La corde qu'avait passé lui-même autour de son cou le jeune poëte désespéré gisait aux pieds de Phadria tel un serpent fourbe et brisé.

- Il faut qu'on l’emmène à Maliya au plus vite ! Il suffoque ! Sa trachée est comprimée je crois ! Il faut...

Phadria ne termina point sa phrase. Elle se perdit en nausée.
Le courage de Phadria fut égal malgré tout à son bonheur lorsqu'elle apprit que le jeune homme à fleur d'âme allait mieux. Elle se tenait à son chevet tandis que l'aube perçait de ses rayons d'or et d'argent les branches basses.

- Pourquoi tu as fais ça ? le réprimanda-t-elle bras croisés et tête haute à son chevet. Tu es idiot ou bien ? Tu as quoi dans le crane Hugo, merde ?!
- Pha..dria...

Le pauvre Hugo était encore plus mort que vif, avec le visage plus bleu que rouge !

- Refais-moi un coup comme ça et je le jure je te...
- Pha...dria, expira-t-il en se redressant sur les coudes derrière ses couvertures les larmes aux yeux, tu dois par..tir. Vite.

Phadria Red se leva, lassée de tous cela et déjà très fatiguée.

- Je te souhaite un bon rétablissement.
- Non, tu comprends pas !

L'excès de force d'Hugo lui rendit toue la frayeur qui venait tout juste de la quitter. Elle se tourna à demi.

- Je les...ai prévenus. Ils arrivent...

Hugo reprit entre deux souffles d'agonies, les joues humides.

- La Garde Blanche de Kaer. Elle vient pour Madame Red... »

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Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main
Et fais-moi des serments que tu rompras demain
Et pleurons jusqu'au jour.
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Phadria Red
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MessageSujet: Re: [Terminé][Solo Phadria] Je suis à toi pour toujours...   Lun 4 Juil 2016 - 21:43

Embrasse-moi :
Je suis un pirate !

Franco Guadalmedina







De l'autre côté du Galion Déité, l'océan rutilait et malgré le va-et-vient régulier des vagues contre le bois sombre de sa coque, son grondement avait le don d'hypnotiser et d’envoûter l'intensité de son bleu. Cette scène se déroule il y a plus de cinq Tours en arrière, lorsque Phadria Red servait encore sous les directives de Korlanos et surtout, sous l'ombre du pavillon noir. Le galion noir avait abordé une galère Ramienne, en partance de la cité côtière d'Alkhalla pour être exact. A vrai dire, cela avait été un hasard total si le bâtiment de Korlanos qui mouillait dans les mers de l'Ouest était tombé sur cette coque de noix-là. Noire avait mené l'bordage : celui-ci s'était voulu efficace, rapide et sanglant. Une fois le bâtiment pillé et mis à mal, les marins du Galion Déité avaient découvert à son bord quelque chose de fort surprenant. Pendant que les flibustiers avaient repéré la galère dans leur lunette et qu'ils envoyaient davantage de toile, il se trouvait que les Alkhallans s'apprêtaient à célébrer un mariage seigneurial. Noire avait, bien sûr, mis un terme à la cérémonie alors qu'elle n'avait pas encore commencé, mais elle-même l'ignorait.

Ce fut la première fois que Phadransie, tout comme Phadria, rencontrèrent une prêtresse d'Atÿe, déléguée-là afin d'unir les deux promis. Les survivants furent emmenés de force à bord du Déité, enchaînés entre eux par un collier de fer, destinés à l'esclavage. Et lorsque les termes de "mariage" et de "prêtresse d'Atÿe" vinrent atteindre l'oreille de Noire, l'expression de sa bouche prit une forme toute égrillarde ; elle y avait vu là l'occasion de jouer sur le pont principal du galion un tout nouveau numéro.

La Seconde avait insisté pour que tout l'équipage, de fort bonne humeur après une telle aubaine et les coffres bien pleins -les cadeaux de mariage n'avaient point manqué !- se réunisse sur le pont, sous le gréement du Galion ! Phadria y était. Noire y était. Les Quartier-maîtres ainsi que les Lieutenants également. On ne désobéissait jamais à Noire de toute façon. Elle avait fait traîner à ses pieds les deux époux, pas encore mariés, ainsi que cette femme. La prêtresse.

« N'avez-vous jamais entendu parler d'Atÿe ? avait-demandé la vieille femme qu'habillait une longue robe blanche ainsi qu'un diadème de perle cerclé autour du front.

Noire avait haussé les épaules.

- Qui c'est ?
- La Déesse de la compassion. La Déesse des soins. La Déesse de l'amour...

Et Noire s'était esclaffée ! La Déesse de l'amour. Il n'en fallait pas moins afin de lui refaire sa journée ! Phadria se souvient que Noire n'avait pas été la seule à éclater en rires ce jour-là !

- Il parait, avait reprit Noire une fois son hilarité étouffée, que nous venons d'interrompre une cérémonie ! Je viens tout juste de savoir les fonctions dont vous faîtes l'objet ! Et mes compères et moi-même, avait-elle argué en se pourléchant les lèvres, voulons avoir l'immense honneeeeur d'assister aux grâces que vous avez pour rôle d'apporter durant ce mariage !

Elle s'était saisie d'une chaise ramené de la galère, aux pieds de lion, puis l'avait retournée afin de s'asseoir dessus, les coudes posés contre le dossier.

- Vas-y la vieille, nous sommes tout ouïes !

Et les pirates souriaient, grandement attentif à ce qu'il allait se passer ! Car les mots de Noire sonnaient plus comme un ordre sinistre qu'une invitation ! Ce fut des fiancés en pleurs et en lambeaux qui rampèrent jusqu'aux pieds de la prêtresse, ne sachant que faire.

- Allons, allons, mes amours ! avait reprit Noire, vous risquez fortement de crever aujourd'hui ! Ne voulez-vous pas être mariés, avant ? C'est un privilège que je vous offre-là, je ne vois pas pourquoi vous me faîtes tant de larmes !

Tout en disant cela, elle s'était saisie d'une espingole qui trônait non loin, de belle facture par ailleurs, et faisait courir son crochet sur le canon et la garde de l'arme, à la façon d'un crabe le long d'un récif. Après un silence qui parût interminable, la prêtresse entreprit de marier les deux jeunes sultans.

- Sous les bonnes grâces et sous le doux regard d'Atÿe, commença-t-elle une main posée sur les épaules de chacun des futurs mariés, et en dépit des tragiques événements dont nous venons d'être la cible aujourd'hui, souvenez-vous de ces paroles : lorsque qu'Atÿe unit, elle ne désunit jamais. Dès cet instant, vous ne formerez qu'une seule chair, et vous mêlerez vos âmes. Puisiez-vous grandir ensemble, évoluer ensemble, aimer ensemble, afin qu'un jour, frappant de ses rayons d'amour le chef-d'oeuvre serein de cette chair commune, l'Aube et la Postérité, fille des temps futurs, fasse dans l'air retentir votre nom. J'appelle le malheur sur qui tentera de vous séparer en ce bas monde. Jusqu'aux jours plus propices où vous réunira la Déesse dans les plaines infinies de Canërgen, vous pouvez revoler devers la passion et les bénédictions...

BANG. Un coup de feu avait retentit, et l'épouse s'était affalée, un trou rouge à la poitrine. Le canon ciselé de l'espingole à silex que tenait Noire de sa main valide fumait encore. Elle l'apporta à quelques centimètres de ses lèvres afin de la souffler.

- Excuse moi la Vieille, mais ça commençait à devenir vraiment, vraiment chiant !

Elle avait pointé une seconde fois son arme sur l'époux, au moment où celui-ci, abandonnant dans les bras de la prêtresse le corps encore chaud de celle qu'il aimait se jetait sur la pirate, plus désespéré que vif. BAND. Une seconde fois ; et lui aussi s'était écroulé, mort. A ses bottes. Noire s'était d'ailleurs servi de sa tête comme une escabelle afin d'appuyer ses pieds. Et elle remettait en place la bouche de l'espingole, tranquillement, de son crochet. La prêtresse avait serré contre elle le corps sanguinolent de la jeune femme, et derrière ses yeux clos récitait une prière. Personne n'avait pu en entendre les termes. Noire avait reprit :

- Sais-tu ce que je dis à mes hommes, lorsque nous menons un raid sur les côtes merdeuses de l'un ou l'autre côté du continent ? Pas de pitié. Pour personne. Sais-tu, la Vieille, ce que ces cinq petits mots signifient ?
- Je ne suis pas une pirate, avait répondu la prêtresse à genoux sur le pont, mais je sais ce que le pas de quartier veut dire.
- Mais tu vas quand même écouter la petite histoire que je vais te raconter-là, avait repris Noire d'une voix débordante de suffisance. C'est ça, vois-tu, l'avantage d'être du bon côté de l'espingole. Moi, je peux raconter, tranquillement. Et toi tu écoutes.

Elle avait braqué le canon sur la prêtresse, sourire aux lèvres, tout en se grattant le menton du bout de son crochet.

- Essaie de visualiser. Une maison. Une maison ordinaire, en bord de côte, abritant une pauvre famille de paysans ! Des paysans ordinaires, bien sûr ! Disons l'époux, sa femme, et leurs deux enfants. Deux petites filles, tiens ! Toutes petites. Cinq et huit Tours, tu vois, pas plus !
- S'il vous plait, avait imploré la vieille femme tête basse, je ne veux pas entendre cette histoire.
- Donc, dans cette petite maison ordinaire au bord de l'eau, abritant un couple de payseux ordinaires avec leurs gosses ordinaires, nous entrons ! Même sans y avoir été invités, hein ! Et si la porte est fermée à double tour...

Elle avait lâché l'espingole, afin de faire un tour de crochet, le bras en avant !

- ...je la crochète avec mon crochet ! Une fois à l'intérieur, nous prenons tous ! Tout ce qui nous fait envie, bien sûr ! Or, mais aussi alliances, bijoux, vêtements, mobilier, argenterie, bottes, vins, sel, vivres, tonneaux, tout ! Absolument tout ! Et...Et ce qui n'a aucune utilité pour nous, vois-tu...les jouets des gamines, par exemple ! De petits jouets, tout à fait ordinaires ! Nous les amassons en un gros tas, puis nous y mettons le feu. Ensuite...Ensuite c'est là que ma partie préférée commence ! L'avantage des petites maisons des paysans ordinaires, ce sont les lits. Pas plus de deux lits ! Donc, sur ces deux lits, on y jette la mère ! Et la fillette, aussi  ! La plus grande. Il faut bien satisfaire tous les appétits dans un équipage, tu es d'accord avec moi bien sûr ! C'est généralement à ce moment-là que le père commence à s'agiter, crier et cogner un peu partout. Heureusement ! Je sais parfaitement comment les faire taire dans un tel cas ! Un revers du crochet et hop ! C'est déjà bieeen plus difficile de hurler sans langue, ou bien de cogner quand on a plus ses couilles ! Brefouilles ! Donc, tandis que la mère et la gamine sont allongées-là, sur ces deux lits, les plus méritants de mes gars passent en premiers ! J'aime bien ce moment aussi. C'est drôle quand même, de les voir se débattre, injurier, s'épuiser, s'essouffler, puis supplier... Et leurs cris, prêtresse ! Si tu entendais ces cris-là ! A vous en filer des frissons d'enfer ! Et pas seulement ceux des femmes ! On oblige le reste de la petite famille à regarder ! Généralement, vu la délicatesse de mes forbans, les draps finissent vite tâchés de sang et les chairs ouvertes en deux ! Ce petit abordage là dure quelques heures, pas plus. C'est drôle même, comme durant ces quelques heures pas plus, à force de lever en attendant leur tour en bout de file, le gros de l'équipage n'est même plus en état de labourer qui que ce soit lorsque arrive leur passage ! La frustration des hommes en un tel moment fait toute mon hilarité ! Mais je nous épargne ces détails-là ! Enfin, lorsque mes galeux ne sont plus en train de s'acharner sur ce tas misérable de viande rouge crevée, on fait un peu le ménage à l'intérieur de cette gentille maisonnette ! Tu sais ce que ça veut dire ? Non ? Sure ? Et bien ça veut dire que je bute le père -et sa voix devenait sombre et grave tandis qu'elle poursuivait on récit !- , je bute la mère. On garde les gamines. Les deux. Celle qui vient de se faire passer dessus, et l'autre-là, celle qui a tout vu. Si tu voyais l'expression de leur visage après un tel spectacle ! Les lèvres sèches. Le teint pâle. L'air ailleurs...Loin. Tellement loin et tellement ailleurs, que nous savons désormais avec certitude qu'elles ne reviendront jamais parmi nous... A la fois mortes, à la fois vivantes. Mais le meilleur dans tout cela, ce sont leurs yeux ! Holala que j'aiiiime voir ces yeux-là ! De tels yeux ! Écarquillés, la pupille dilatée, l'iris noyé de larmes de sang, presque noir ! J'aime tellement ça, ho oui ! En règle général je me réserve toujours une des deux gamines, histoire de tester sur elle diverses "expériences" avec mon crochet ! Quant à l'autre... L'autre, je la laisse à l'équipage pour...

Coupant alors court au monologue de La Noire, le Capitaine Drakk James Korlanos sortant de l'ombre de sa cabine.

- Noire ! Assez ! Cela devient lassant pour tout le monde.

Et Phadransie La Noire s'était tue. Elle s'était levé de sa chaise, avait arrangé son tricorne minutieusement au-dessus de sa tête avant de foudroyer Korlanos du regard. Ce dernier avait ordonné qu'on dépêche une cabine pour la prêtresse, puis il avait invité Phadransie, d'une voix posée, à le rejoindre dans sa cabine.

- Je peux savoir votre nom...? avait demandé à Noire la prêtresse avant qu'elle ne s'éloigne l'air énervé.
- Tu ne le devines pas ? On m'appelle Noire.
- Noire.

Et elle avait conclu par :

- Je ne connais personne en ce monde qui ait plus besoin d'aide que toi, Noire.


Phadria Red prenait son quart de nuit à bord du Galion, s'attardant comme par hasard dans les quartiers du Capitaine. Il l'avait entendu blâmer sa sinistre Seconde, arguant que les Dieux ne devaient jamais être pris à la légère. Ni Ariel. Ni Atÿe. Aucun. Et Noire riait à s'en tenir les côtes ! Collée à la porte de la cabine, Phadria put clairement l'entendre répliquer :

- Atÿe ! Atÿe par les dieux ! La Déesse de l'amour ! Non mais quelle connerie ! Je devrais en craindre quoi, putain ?!
- Et bien, avait repris d'une voix très calme Korlanos, peut-être la personne qui écoute en ce moment-même à la porte pourra-t-elle répondre à ta question. Je vous en prie, entrez, ne faites pas preuve de timidité à mon bord !

Phadria après une hésitation, lanterne à bout de bras était entrée.

- Madame Red, c'est bien cela ? avait déclamé Korlanos assis derrière son bureau à la lueur de bougies, levant ses yeux sombres vers elle.
- Aye Capitaine.

Phadransie La Noire avait laissé jaillir d'entre ses lèvres crispées un juron.

- Pfft ! Madame Red c'est vrai qu'elle s'y connait en amour ! Au moins toute la moitié d'Argenterie peut bien le confirmer !

Le Capitaine avait ignoré la raillerie de sa Seconde. Il s'était adressé directement à elle.

- Dites-moi Officier Red, avez-vous déjà entendu parler d'Atÿe ?
- Bien sûr Capitaine. Mais seulement de nom.
- Je me fiche bien de cette Déesse de faibles ! avait craché Noire. Qui peut bien en avoir quelque chose à foutre de l'amour de toutes façons ?
- Officier Red, avait reprit Korlanos en lui tendant l'un de ses tromblons, il semblerait que la présence d'une prêtresse d'Atÿe à bord de mon Galion rende Noire hystérique. Personne ici, n'a envie de supporter l'hystérie de la Seconde, pas vrai ?

Phadria Red avait habilement dissimulé un fin sourire.

- C'est vrai Capitaine.
- Faites ce qui doit être fait. Et débarrassez-nous de cette prêtresse.

La rouge avait tourné les talons tandis que Noire tirait une chaise afin de s'asseoir en face de Korlanos, allumant une cigarette et crachant tout son venin à la gueule du Capitaine qui s'était mis à écrire, ne semblant pas en avoir grand chose à foutre.
Le tromblon passé à sa ceinture, Phadria Red s'était rendu jusque dans la cabine de cette femme en robe blanche. Des prêtresses, on en voyait à la pelle à Argenterie ! Mais des prêtresses d'Ariel surtout. Une prêtresse d'Atÿe n'aurait jamais été assez folle afin de s'établir dans cette cité de renégats, de lascars et de forbans sans noms ni honneurs.
Elle n'avait pas tapé à la porte, et était entrée directement. Les ordres étaient les ordres, et elle n'aurait même pas pu dire que celui qu'on venait de lui donner lui déplaisait. Tuer, elle l'avait déjà fait un nombre incalculable de fois. Et un pirate prenait rarement le temps de s'interroger si la personne au bout de son canon méritait ou non la mort. La prêtresse était agenouillée sur le sol, le regard tourné vers la fenêtre ouverte de sa cabine. La lune était en croissant, appétissante ce soir-là.

- Vous devinez pourquoi je suis ici, attaqua-t-elle directement.

La vieille femme avait ouvert les yeux, des yeux gris et délicats, afin de les plonger dans ceux émeraude de Madame Red.

- Vous venez me tuer.
- Considérez cela comme une prérogative. Si vous restez à bord, la moitié des hommes voudront vous violer. L'autre moitié se contentera de votre cadavre. Et vous devrez supporter Noire sans discontinuer ! Le Capitaine vous fait là une faveur, croyez-moi.
- Noire...Le Capitaine. Sa fille ?
- Non. Juste une folle tombée d'on-ne-sait-où, répondit Red. Elle a d'ailleurs essayé de l'assassiner une nuit. Elle porte le crochet depuis ce jour.
- Et vous, demanda avec douceur la vieille femme les mains jointes posées sur ses cuisses, approuvez-vous tout cela ?
- Je n'aime pas Noire. Mais je suis une pirate, et j'aime ce vaisseau. J'aime ma vie.
- Vous cautionnez le viol ?

Phadria avait cligné des cils, croisant les bras.

- Je suis une femme. Je ne peux pas cautionner le viol.
- Noire ne semble pas de votre avis.
- Je vous l'ai dis, c'est une folle. En plus, elle a menti tout du long. Lors des raids, Korlanos n'enlève jamais des enfants pour les offrir à l'équipage, et elle, elle n'assiste jamais aux viols. Elle se contente d'empiler et monter le butin. Tout à l'heure sur le pont, c'était pour vous impressionner.

Phadria s'était saisie de son tromblon.

- Bon. Assez parlementer. On y va ?
- Je peux savoir comment vous vous appelez ?
- Phadria Red. Pourquoi cela ?
- Je m'en vais passer les plaines de Canërgen, puis rejoindre ma Déesse. Je transmettrai votre prénom à Atÿe, Phadria.

Phadria avait sourit à la vieille femme.

- Pourquoi ? Vous voulez qu'elle me foudroie pour vous avoir tiré une balle dans la tête ?
- Les foudres d'Atÿe sont puissantes, mais ne ressemblent en rien à celles que vous autres, marins, avez l'habitude d'éprouver. Atÿe saura toujours où vous trouver, Phadria, et elle vous frappera en plein cœur, lorsque le moment sera venu. Et cet éclair là ne sera qu'amour, force, ardeur et passion !

Phadria n'avait pas trouvé les mots justes à répondre à cette femme qui allait mourir. A vrai dire, elle ne croyait pas vraiment en Atÿe et ses prétendues foudres. Elle avait tendu son bras.

- Allez auprès de votre Déesse. Allez trouver Canërgen. Allez où vous voulez, ça sera toujours mieux que près de Noire, ici, sur ce vaisseau !

Et elle l'avait tuée. Une balle dans la tête, comme convenu.




~



- C'était la première fois que je rencontrais quelqu'un de votre ordre, expliquait Phadria Red à Maliya, toutes deux à bord d'une embarcation de pêcheur. Le brave homme avait bien voulu les accompagner sur l'île Affliction, destination de base de la prêtresse. Phadria reprit :

- J'ignore ce jour-là, pourquoi le nom d'Atÿe m'est revenu, et pourquoi je l'ai invoqué. Nous étions pris dans une embarcation minuscule mes amis et moi, perdus quelque part dans la Mer du Nord. Nous allions mourir, de faim, de froid, de soif, d'épuisement. J'ai prié, c'est tout ce que je pouvais faire. Et j'ai rencontré Théoden quelques semaines après...

Maliya sourit à Phadria.

- Lorsqu'on appelle Atÿe, elle répond toujours. Encore faut-il savoir l'écouter, et ça n'est pas donné à tout le monde.

Phadria et Maliya débarquèrent vers le milieu de journée sur Eudézée. La Garde Blanche viendrait bientôt pour elle, Phadria n'avait pas envie de mettre Athor sans dessus-dessous. Elle venait à peine de rentrer chez elle, elle ne voulait pas y apporter les larmes et le malheur. Ainsi que de nouvelles séparations. Dans le meilleur des cas, la Garde Blanche viendrait sur Athor, et ne la trouvant pas, estimera qu'elle s'en était allée, et repartirait comme ils étaient arrivés. Phadria avait également songé à fuir sur La Verte ; elle savait les amis de Théoden prêts à l'aider et la protéger là-bas. Mais il y avait le mariage. Pour rien au monde elle ne manquerait le mariage de son frère, demain soir. Sitôt celui-ci terminé, elle se rendrait sur La Verte le temps que s'éloigne la Garde Blanche, puis regagnerait Athor. Hugo s'était confondu en excuses et en larmes, il ne la dénoncerait pas, et elle avait confiance en Will pour garder son secret. Avec de la chance, songeait la belle, avec beaucoup de chance...

Maliya et Phadria ne restèrent que quelques heures sur Eudézée. L'île était minuscule, et portait encore les centaines de cicatrices infligées par les pirates du Galion Déité et du Grand Corsaire quelques Tours auparavant. Tout avait brûlé, mais il semblait que sous les cendres, une végétation bien plus florissante et riche renaissait.

- C'est le druide de Valaam, avait expliqué l'un des pauvres paysans qui vivait encore dans la poussière de ce cratère fumant jadis ouvert sur l'enfer. Quand Port-Dual est tombé, Eudézée est devenue l'île Affliction. Tous ceux qui avaient survécu à l'attaque ont sauté dans une barque, et sont partis, pour n'importe où ! L'île a été maudite, plus personne n'y venait.
- Pourquoi ne pas être parti aussi ? avait demandé Phadria.
- Nous, on était les plus pauvres. On avait pas de barque.

La suite, on la leur avait expliqué. L'hiver rude était venu, la neige et le froid avait dispersé les cendres et les flammes, tuant en même temps la quasi intégralité des miséreux qui restaient sur Eudézée. Puis avec l'arrivée du printemps, celle d'un druide. Le brave homme avait pris en pitié ces pauvres gens, il avait béni les arbres, la terre et les rivières d'Eudézée. Et le Tour qui a suivi, jamais les arbres n'avaient porté tant de fruits, la terre tant de blé et les rivières ne furent si poissonneuses. Eudézée, grâce à la magie druidique, allait revivre. Mais au prix de combien de milliers de morts ?

- C'est donc la fin de l'île Affliction, avait lâché d'une voix désolée Phadria.
- La fin de l'affliction ? Ça se voit que vous n'étiez pas ici quand c'est arrivé ! J'avais une femme. J'avais des frères. J'avais des enfants. Puis il y a eu les coups de canons, les sabres, le sang, les viols, les massacres. J'ai tout perdu. Pour nous tous qui sommes restés, l'affliction n'aura jamais de fin.

Phadria avait encaissé le coup, silencieusement. Elle porterait les stigmates de cette erreur-là toute sa vie, et elle le savait.

Tandis que Phadria et la prêtresse d'Atÿe rentraient de nuit sur Athor, seules à bord d'un petit sloop, cette dernière refusa de rester tête-à-tête avec ces crimes passés. Elle se confia à Maliya, plus encore qu'elle ne l'avait fait auparavant.

- J'ai passé la nuit dernière, murmura Phadria les mains caressant son ventre, à me poser la question. Si la Garde Blanche devait venir pour moi demain, comment aurai-je envie de passer ce dernier jour, loin de Théoden, qu'il me reste à vivre ? En tant que pirate ? Ou en tant que prêtresse d'Atÿe ?

Maliya la regarda, avec une éternelle douceur.

- Et qu'as-tu choisis ?

Phadria baissa la tête, mirant les reflet des étoiles au milieu des gerbes d'embruns. Une brise douce chatouillait sa nuque et sa chevelure.

- J'ai été incapable de choisir. Une part de moi a vraiment envie d'arrêter la piraterie. De protéger ceux que j'aime. Ma famille. Mon enfant. Les miséreux. Soigner les malades. Mais l'autre part...

Elle avait alors tourné son regard vers le ciel.

- Cette autre part sombre, cachée en moi, n'aspire qu'à retourner à ma vie d'antan. Voguer sous le pavillon noir... Chanter, des chants de pirate. Se soûler chaque fois que nous touchons terre. Vivre libre, et sans obligations. Le pavillon au vent, l'ancre aux récifs et l'hymne en enfer...

Elle soupira.

- Théoden ne voudrait pas de cette vie pour son bébé. Et je le comprends. Dis-moi, Maliya...Est-ce possible d'être autant divisée ?

La prêtresse lui avait pris la main, tendrement.

- Atÿe t'aidera à trouver la voie. La Déesse a des plans pour toi, Phadria. Mais le chemin de la droiture et de la bénédiction n'est jamais le plus facile.
- Je le sais, répondit cette dernière. Dans toutes les histoires que l'on raconte, l'homme dur, l'homme courageux, l'homme fort, c'est celui qui sait lancer un couteau, tenir un sabre, brandir une lame, égorger ses ennemis. Mais c'est faux. L'homme dur, le vrai, celui qui déborde de courage et de force, c'est...

Maliya termina sa phrase pour elle :

- Celui qui sait renoncer à toute forme de violence, qui est capable d'aimer même ses ennemis, que ni l'orage ni les ténèbres n'arrêtent pour venir au secours de ceux qui ont besoin de son aide... Celui qui veille sur sa famille et sur ceux qu'il aime, sans jamais lever une arme.

La prêtresse avait souri à la jeune femme.

- Ça n'est pas facile, Phadria.
- Pourquoi ne portez-vous pas de chaussures ? demanda cette dernière. Je ne vous ai jamais vu avec.
- J'en avais avant d'atteindre les îles de Jade. Mais je les ai donné à une personne qui en avait bien plus besoin que moi.

Maliya avait retourné la main gauche de Phadria, celle à l'intérieur de laquelle trônait une large cicatrice, ouvrant presque sa paume en deux.

- Une blessure de guerre ?
- Pas vraiment. Je me suis ouverte moi-même, répondit Phadria. De la lame de mon couteau, sous l'emprise de l'alcool. Alors que Théoden me manquait terriblement...
- Il te manque toujours.
- C'est normal. Mais grâce en soit rendue à Atÿe, je ne vais plus m'ouvrir la main chaque fois que je pleure en pensant à lui !

Quelques heures défilèrent, et très vite les deux femmes purent apercevoir Athor se dessinant dans l'aube et la brume. Phadria Red se chargea de la manœuvre de l'embarcation, et elle foula de nouveau aux pieds la petite plage de sable et de galets de son île natale. Visiblement, la Garde Blanche n'était pas venue la trouver.



~



Tout le monde fut grandement sensible à la clarté de la lune blonde et des étoiles flamboyantes qui éclairèrent le ciel d'Athor cette-nuit là. C'était la nuit du mariage de Béryl Red et de Rox Amedenne, désormais Rox Red et tout Athor était en festivité. Une fois n'était pas coutume dans les Îles de Jade, ce fut Maliya, sacrée prêtresse d'Atÿe, qui maria les deux jeunes gens, à la suite du vieux druide d'Athor. Qu'elles furent délicieuses, ces premières heures de la nuit ! On se réjouit pour le jeune couple, tous les musiciens d'Athor s'étaient accordés afin d’égayer les célébrations, de petits groupes se formèrent, et lorsque l'un d'eux fatiguait ou désirait profiter à son tour des convives, des mets ou de la piste de danse improvisée, un autre prenait leur relais ! Des airs de Grand Coureur fleurirent plusieurs fois au cours de la journée puis de la nuit, ainsi que d'autres chants de marins, désormais en vogue sur Athor. Phadria eut même l'immense honneur d'en interpréter un ou deux sur la vieille viole qu'un marin vétéran sur l'île lui avait offerte, et toute l'île fut de tout cœur avec elle. Elle revit également son frère aîné, Jian, mais les deux ne s'adressèrent pas une seule fois la parole en dépit des regards doucereux qu'adressait la sœur au frère. Plusieurs fois depuis son arrivée sur Athor, Phadria était allée se recueillir sur la tombe de sa mère. Elle l'avait fait également avant que les festivités débutent. Sa mère était décédée il y avait un peu plus d'un Tours. Andréa Red s'était éteinte, et très bientôt deux nouveaux Red verraient le jour. Phadria aurait aimé que sa maman rencontre ses petits-enfants. De sa mère à présent, il ne lui restait que des souvenirs.

Phadria songea également que sa sculpture de la Wicked Wench -d'après souvenirs !- prenait du retard, et elle voulut la terminer rapidement afin de pouvoir l'offrir à son père au plus vite. Elle n'avait jamais dis à sa mère qu'elle l'aimait. Elle aurait voulu le faire pour son vieux père, avant qu'il ne décède à son tour.

Phadria s'éloigna afin d'échapper quelques instants à l'écrasant dynamisme de la fête. Éclairée largement par les astres nocturnes, elle disparut sous les frondaisons. Bientôt, Will la rejoint.

- Tu ne devrais pas t'éloigner seule ainsi, lui conseilla le fils Roley. La nuit, il y a des loups et des ours qui rôdent.
- C'est vrai que ça n'était pas prudent, lui sourit Phadria. Tu n'as qu'à m'accompagner.

Le sculpteur de bois y consentit, et tous deux respirèrent de bouffées communes cet air vert et si pur qu'on ne peut humer que sur Athor.

- Où allais-tu ?
- Je comptais prendre un peu de hauteur. Contempler les cimes et les vals d'Athor. La mer. Les plages. Je ne les reverrai peut-être plus avant un bout de temps, Will...
- Pourquoi dis-tu ça ?

Phadria n'avait pas répondu. La Garde Blanche viendrait pour elle ce soir, elle le savait. Elle le sentait. En temps normal, elle aurait déjà fui pour n'importe où. La Verte, ou même ailleurs. Mais Beryl comptait plus que tout pour elle, et il la voulait présente à son mariage. Elle lui avait promis qu'elle y serait. Lorsque la Garde Blanche arriverait, elle se livrerait. Ça ne pouvait pas être autrement. Elle refusait de toutes façons de déclencher une guerre sur La Verte entre les amis de Théoden et la garde locale. Et les malheureux d'Eudézée avaient le droit d'être vengés. Elle n'escomptait pas mourir pendue, bien sûr, mais espérait au moins faire le point sur ces crimes passés, et faire valoir aux yeux des druides et de ses îles de Jade sa reconversion dans le culte d'Atÿe. Maliya l'y aiderait.

- Will. Will, si il m'arrive quoi que ce soit, si je dois quitter Athor ce soir. Je veux que tu fasses don de la maquette de ma Wicked Wench à mon père. Tu lui diras que c'est le navire de Théoden, que c'est moi qui l'ai sculpté. Et tu lui diras que je l'aime...

Will ne comprit pas où Phadria voulait en venir, mais il lui donna sa parole. Ils passèrent plusieurs heures ainsi, lovés au creux des étoiles, le vent dansant pour eux sur les monts et les creux d'Athor lancée en contrebas. Lorsqu'ils regagnèrent le village, la Garde Blanche montée de Kaer était là. Ils cerclèrent les poignets de Phadria d'épaisses chaînes, et malgré les protestations des habitants ainsi que de la prêtresse, l’emmenèrent avec eux.

- Arrêtez ! Arrêtez ! leur cria Beryl sa femme accrochée à son bras. Elle est enceinte ! Et c'est ma sœur que vous emmenez !

L'un des gardes avait à peine tourné la tête vers lui tandis que les chevaux aux crins clairs se mettaient au pas, et sembla rugir comme un lion.

- Cette femme n'est plus ta sœur mon garçon ! C'est Madame Red ! Et c'est une pirate !

La Garde autorisa Maliya et Beryl, ainsi que son père, à les accompagner. Ils traînèrent également avec eux le jeune poëte Hugo, en dépit de ses protestations. Phadria s'en voulut infiniment d'avoir gâché le mariage de son frère qu'elle adorait. Et elle quittait Athor, enceinte et forcée, pour une destination qu'elle ne connaissait pas. Le bébé s'agitait.

~



- Démentez-vous connaître Darko L'Onidnois, pendu sur Eudézée il y a presque vingts Tours, pour piraterie ? clamait le druide chef suprême de ce qui faisait son procès sur Kaer.

N'est-ce pas étrange retard que de commencer à vivre juste quand on doit y mettre fin ? songeait avec anxiété Phadria.

- Je ne le connais pas.
- Mais vous connaissez son fils, Filippe L'Ondinois, Capitaine pirate du Grand Coureur ?
- De nom.
- Hein ?
- De nom !
- Et vous connaissez le Capitaine pirate Drakk James Korlanos ?
- Je l'ai connu.
- Pardon ?
- Je l'ai connu !
- Vous avez navigué à bord du Galion Déité ?
- Oui...
- Parlez plus fort !
- Oui !
- Donc, démentez-vous avoir participé à l'attaque de l'île Eudézée et de Port-Dual, advenant une alliance entre Korlanos et L'Ondinois, il y a cinq Tours ?

Nous y voilà...

- Non, je ne démens pas...

On ne lui fit pas répéter sa réponse. Tout le monde avait entendu cette fois. On énuméra les délits, on fit le compte des pillages fatidiques, l'estimation des morts. Le grand Druide marqua alors un temps d'arrêt, levant les paupières afin d'observer l'accusée par-dessus le soubassement.

- Démentez-vous connaître le Capitaine Guadalmedina ?
- Je ne le connais pas.
- Hein ? Parlez plus fort bon sang ! Avez-vous déjà navigué avec le Capitaine Franco Guadalmedina ?
- Je ne sais pas de qui il s'agit !

Des protestations retentirent, les druides qui parlaient tous en même temps, les natifs d'Athor venus soutenir Phadria qui poussaient tout l'auditoire, ce fut un véritable tohu-bohu. On entendait à la fois des : "Pendez-la ! Qu'attendez-vous ? Pendez-les tous les deux !" et des "Elle est enceinte ! Vous ne voyez pas qu'elle est enceinte de six Lunes ?!"

On demanda qui était le père. Phadria ne sut lequel des noms de Théoden donner. Elle répondit en avançant que la père n'était pas un pirate, mais un marin et un ami sincère de La Verte et des Îles de Jade. On insista pour avoir un nom ! Elle dit la vérité.

- James de Nevers. Il s'appelle James de Nevers.

Ceci déclencha une nouvelle vague de protestation et de hurlements. Pourtant, il y avait peu de monde présent à un tel procès. Hugo, Beryl, Roxanne, son père, Will, Maliya, des amies d'Athor, le commandant de la Garde Blanche, quelques membres de cette même garde, plus quelques druides.

- Hugo Sinclair, de l'île d'Athor qui vous a dénoncé à déclaré que vous cachiez tout ce temps un Joly Roger tatoué sur votre bras gauche ! Est-ce vrai ou pas ?
- Oui !
- Pourquoi dissimuler un Joly Roger si vous n'êtes plus en action et si vous souhaitez, comme vous l'avez dis, intégrer le culte de..."d'Atÿe" ?
- Par respect pour les habitants des Îles de Jade. Et pour éviter qu'une telle situation se produise.
- Que pensez-vous de la potence, Madame Red ?

Phadria baissa la tête. Ils la pendraient, vraiment ? Elle et son bébé ?

- Ce que je pense de la potence ? Ça ne doit pas être une peine si sévère puisqu'il y en a tant qui y vont ! Ecoutez, mon cœur ne redoute pas la potence. Elle serait même un juste châtiment en représailles d'Eudézée. Mais vous ne pouvez ignorer le fait que je sois enceinte, de plus de six Lunes. Je ne porte pas un pirate en moi, et ça n'est pas un pirate qui m'a engrossé. Je souhaite intégrer l'ordre religieux d'Atÿe, et réparer, au moins en partie, le mal que moi et mes semblables à bord du Galion Déité avons pu causer.
- Que demandez-vous, Madame Red ?
- Établissez ma culpabilité momentanée. Au moins jusqu'à la naissance de mon enfant...

Le grand Druide qui présidait au procès laissa un silence planer dans la pièce, puis autorisa la cessation de ce tribunal, au moins le temps que Red accouche comme elle le devait. Phadria était sauve, elle et le bébé de Théoden. Pour l'instant.

~



Le cœur moins tremblant qu'il aurait dû l'être en un tel instant, Phadria Red fut conduite jusqu'à la prison de Kaer, avant d'être renfermée dans une cellule. Il y faisait froid et humide, et aucune couverture ne traînait sur le sol ce qui lui promettait une nuit fort désagréable. Le couloir de la prison à l'intérieur duquel elle venait d'être parqué demeurait vide de tout captif. Pour une pauvre apprentie prêtresse comme moi, se dit Phadria tout en s'asseyant dans un coin de la cellule, il n'y aurait pas de grande différence entre un séminaire et une prison comme celle-ci... Mais pour mon enfant... Devrait-elle réellement mettre au monde la petite fille ou le fils de Théoden dans la cellule d'une prison ?

Ce ne fut que quelques minutes après son incarcération qu'elle le remarqua.

L'homme vêtu de noir entouré des mantes des gardes blancs, le maintenant eux-même la tête sous l'eau tourbeuse d'un large baril. Et lorsqu'ils tirèrent sur la chevelure de leur prisonnier, dont les mains demeuraient liées derrière le dos par d'épaisses cordes, il cracha de cette eau par la bouche et le nez tout en suffoquant.

- Où est l'Alvaro ? clama l'un des gardes mains-jointes derrière le dos, apparemment celui qui donnait les directives aux trois autres qui le maintenaient.

Le prisonnier cracha encore et encore des trombes d'eau avant de parvenir à une réponse audible et compréhensible.

- Je...ne sais...pas, morbleu !

Alors le garde agrippa ses cheveux avec force et s'en servit afin de le secouer avec vigueur !

- Vous autres, les pirates du Sud, êtes terriblement ennuyeux !
- Et vous autres les natifs, vos...mères vous terminent à l'urine. Et ce sont...vos père...qui sucent...la mamelle !

Un direct du droit de la part du garde envoya cette singulière personne rouler au sol, mordant la poussière de la prison. Les hommes lui balancèrent dans les côtes bien dix ou douze coups de pieds, avec tant de violence que Phadria crut bien que ses côtes s'étaient brisées. Puis on le releva :

- Tu me rends malade, Guadalmedina ! Profite-bien des derniers instants qu'il te reste, vermine ! On te pends demain à la première heure !

Et ils vinrent le cercler à l'intérieur de la cellule voisine à celle de Phadria.

Cette dernière aurait bien écarté de la prison ces barreaux, qui étaient de rouille, afin de pouvoir détailler ce soi-disant pirate. On lui avait demandé au cours de son procès si elle avait connu le Capitaine Guadalmedina. Si il était le prisonnier de Kaer, cette question prenait sens. Les mains liées derrière les reins, il gardait la tête basse et crachait tantôt de l'eau, tantôt du sang. Et, remarqua la rouge, il était trop bien vêtu pour n'être qu'une simple canaille rackettant une ou deux galères Ramienne sur la Passe de temps à autre. Sa chevelure jais, longue et trempée lui collait au front et à la nuque, cascadant sur ses épaules et encadrait un visage calottant et grognant tour à tour, sous deux yeux gris acier qui lui rappelèrent ceux de son aimé.

Il la remarqua alors, et sans sourire, la gratifia d'un hochement de tête censé être un "salut" un brin discourtois.

- Guadalmedina. Vous êtes un Capitaine pirate ?
- Mais mon oncle était vicomte, répondit du tac-au-tac ce dernier. Le vicomte Guadalmedina, en Oro. Ca sonne plutôt bien je trouve.

Phadria Red esquissa un sourire tandis que Guadalmedina retroussait sa moustache et frottait son oreille droite contre son épaule droite. Puis il reprit, le regard droit tandis que les gardes quittaient le couloir :

- Ce type-là n'est pas net...Pas net du tout...
- Lequel ? hasarda Phadria qui trouvait que les quatre hommes se ressemblaient.
- Le moustachu.. Le brun...

Moustachus et bruns, ils l'étaient tous. Phadria aurait voulu sourire, mais à peine parvient-elle à esquisser un rictus. Et Guadalmedina poursuivait, fixant la porte par laquelle les gardes venaient de sortir.

- Tout-à-fait. Je le dis, je le maintiens. Ce type-là n'est pas net. Pas net du tout, pardieu !
- Vous êtes bien serein pour un homme qui va mourir, commenta Phadria.
- Je suis mort plus d'une fois. Et la corde n'est pas le pire des supplices, la belle.

A peine eut-il dit ça qu'il daigna enfin la regarder. Phadria avait comprit ce à quoi il faisait allusion. Si on torturait cet homme ainsi depuis des jours...

- Désolée pour toi, répondit Phadria passant au tutoiement.
- Sois désolée pour nous deux. Demain à l'aube tu m'accompagneras.

Phadria joignit ses mains au-devant son ventre.
- Non, je n'ai pas encore été déclarée coupable.
- Et alors ?
- Mon procès n'est pas terminé.
- Foutaises ! Conneries ! Bagatelles ! Ils pendraient Franco et ils épargneraient sa voisine de cellule ? Tu n'y crois pas vraiment, au moins ?
- Je suis enceinte.
- Ça leur fera un pirate de moins sur leurs eaux !
- Le père n'est pas un pirate ! s'anima alors Phadria.

Même indifférent, il sembla à Phadria que ce Guadalmedina tenta de la sauver d'une illusion dans laquelle elle venait elle-même de se plonger. Il y eu un instant de silence qu'ils eurent tandis qu'il secouait son visage de droit à gauche avant de s'essuyer sur son pantalon.

- La belle, je crois qu'ils se fichent bien de savoir avec qui tu as forniqué.
- La prêtresse d'Atÿe qui me forme intercédera en ma faveur, lui confia Phadria. Elle leur expliquera que je souhaite prononcer mes vœux et rejoindre son ordre.
- Tu es sur les Îles de Jade ici ! clama le prisonnier. Pour eux Atÿe n'est qu'une invention des continentaux !

Phadria savait qu'il avait raison ; elle ne répondit pas et choisit de prier. Si elle devait vraiment périr à l'aube, elle aurait voulu que Théoden entende les mots qu'elle avait à lui-dire. Elle fit sa requête à Atÿe, comme elle l'avait souvent fait par le passé, lui priant de rapporter ses mots d'amour au creux de l'oreille de son aimé. Elle fut dérangée dans sa missive mentale par Guadalmedina, qui sifflotait un air pirate bien connu tandis que l'aube se levait doucement.



Quand le forban prendra l'Empire en chasse,
Grand bien fasse à sa carcasse
Grand soif, grand soif il aura !

Quand le forban affûtera son sabre,
Grand bien fasse à sa carcasse
Grand soif, grand soif il aura !

Quand le forban hissera pavillon noir,
Grand bien fasse à sa carcasse
Grand soif, grand soif il aura !

Quand le forban ira à l'abordage,
Grand bien fasse à sa carcasse
Grand soif, grand soif il aura !

Quand le forban enfoncera sa lame,
Grand bien fasse à sa carcasse
Grand soif, grand soif il aura !

Quand le forban enjambera les cadavres,
Grand bien fasse à sa carcasse
Grand soif, grand soif il aura !

Quand le forban gagnera la bataille,
Grand bien fasse à sa carcasse
Grand soif, grand soif il aura !

Quand le forban aura fait belle prise,
Grand bien fasse à sa carcasse
Grand soif, grand soif il aura !

Quand le forban aura rempli son coffre,
Grand bien fasse à sa carcasse
Grand soif, grand soif il aura !

Quand le forban regagnera sa cage,
Grand bien fasse à sa carcasse
Grand soif, grand soif il aura !

Quand le forban comptera sa fortune,
Grand bien fasse à sa carcasse
Grand soif, grand soif il aura...




Elle se surprit à accompagner mentalement Guadalmedina dans ses sifflements, mettant ses futurs aspirations de prêtresse loin de tout acte de piraterie à rude épreuve. Lorsqu'il eût fini, l'aube pointait au-travers les barreaux noirs de la cellule d'en face. Et on vint les chercher. Tous les deux.

~



Une estrade de bois. Un arbre aux larges branches. Deux cordes. Voilà. Nous y sommes. Phadria sentit une larme couler contre sa joue. Elle avait bien l'impression d'assister à une scène qu'elle avait déjà vécue, presque quatre Tours en arrière, dans la cité Ramienne de Levêche. Cette fois-là aussi, on l'avait conduite jusqu'à la potence. Mais tout était différent aujourd'hui.

- Je porte un enfant dans mon ventre, cria-t-elle au quatuor de gardes, mon procès n'est pas terminé ! Vous faîtes erreur ! Vous faîtes erreur !

Mais ils restaient de marbre. Une foule était présente, déjà, en dépit de l'heure matinale se pressant autour de l'estrade. Ils semblaient avoir plus d'yeux pour Guadalmedina que pour elle, étrangement. Etait-il l'ennemi public numéro un ici, dans les Îles de Jade ? Phadria aurait bien pu le parier. On criait, on le pointait du doigt, on l'injuriait. Mais on parlait aussi sur elle ! "Red, Red la chienne de Korlanos ! L'adoratrice des ténèbres ! Celle qui a égorgé nos fils !" Phadria se sentait bouleversée.
Elle fut placée debout à la gauche de Guadalmedina, et on leur passa la corde au cou. Sous leurs pieds, deux trappes devaient s'ouvrir, actionnées par deux leviers qu'un bourreau devait abaisser le moment venu. Les quatre gardes blancs s'étaient placés un peu en retrait, tandis qu'un gros homme portant une capuche blanche faisait lecture d'une feuille de parchemin à la foule. Et tandis qu'il lisait, Phadria s'agitait et s'égosillait en tentant d'expliquer que son procès n'avait pas été conclu et qu'elle n'était pas jugée coupable !

"Vœu par le Grand Conseil de l'Île de Kaer, des Îles de Jade, le procès criminel que voilà extrait et instruit à la requête et diligence de Margrave, Josh de prénom, demandeur et accusateur, contre Franco Guadalmedina, ainsi que de Sainclair, Hugo, demandeur et accusateur, contre Madame Red, servant sous Korlanos, accusée elle-aussi du crime de piraterie. Le Conseil a condamné le Capitaine Guadalmedina à faire amende honorable devant la principale porte du temple de la Déesse Mère, nu la chaîne au col et tenant en sa main une torche ardente du poids de deux livres, pour là, dire et déclarer à haute et intelligible voix qu'il a fait pendant plusieurs Tours le métier de forban, porté contre Kaer et ses sœurs de Jade, dont il se repent et demande pardon à la Déesse, requête vivement refusée par le condamné. Exécuté à l'aube du cinquième Jour de la Lune de Lumière sous le bon regard de la Déesse-Mère et de la délégation verte, Druidique de Kaer, leurs deux dépouilles seront exposées dans la vierge de fer au port de l'Île, face vers l'horizon, afin de refouler quiconque à ce jour serait tenté d'exercer le métier de forban sur les Grand'Eaux !"

- Au moins on a une belle vue, argua Guadalmedina avec toute la sérénité du monde.
- Je ne vois pas ce qu'il y a de beau ici ! s'agita Phadria, les larmes aux yeux pour son enfant.

Et dans un dernier soupir, elle baissa le regard afin d'éviter les rayons frappants qui cognaient en plein sa rétine, et appela silencieusement Théoden de lui pardonner son monumental échec.

- Regarde cette petite teinte d'ocre carminée vers le ponant et ose me dire qu'elle n'est pas sublime ! reprit Guadalmedina en esquissant un sourire !

Atÿe, je suis désolée. Théoden mon amour, je t'aime plus que moi-même, je t'aime plus que tout en ce monde, et notre enfant t'aimera aussi, je te le jure. Je t'attendrai, dans ce monde ou bien dans un autre. Que la mort me trouve toujours dans tes bras... Je suis à toi pour toujours.

Le bourreau abaissa le premier levier, et Franco Guadalmedina bascula dans le vide sous les acclamations de la foule ! Pendu.

~



Tout se passa en une seconde ! Celui qui paraissait être le chef de la Garde Blanche fit jaillir de ses manches entre ses doigts deux lames qu'il planta dans la poitrine de deux autres gardes, placés debout à sa droite et à sa gauche ! Il balança alors l'un de ses couteau dans le cou du dernier des gardes qui s'élançait sur lui, à pas plus de trois pas ! Tandis que lui-aussi s'affalait en un gargouillis de sang, il tira un tromblon de l'intérieur de son uniforme et décocha une balle dans la tête du bourreau masqué avant qu'il n'abaisse le levier actionnant la trappe sous les pieds de Phadria ! Il bondit alors sur l’échafaud, et trancha nette la corde raide qui pendait Guadalmedina ! Ce dernier s'affala, suffoquant, toussant, et le garde fit de même avec celle qui retenait le cou de Phadria avant de libérer les poignets du premier et de le relever ! Tandis qu'une foule de gardes et de personnages plus ou moins armés se jetaient sur les trois antagonistes, le garde blanc envoya à Franco le sabre passé à sa ceinture, et ce dernier se hissa à leur hauteur d'un bond, le souffle encore rêche et le cou encore rouge !

- Reste derrière moi, la belle! lui lança-t-il tandis qu'il repoussait, dos à dos avec le garde moustachu, une flopée d'insulaires en furie !

Et Phadria put s'éblouir, avec une onde de frayeur toutefois, de l'agilité et la beauté de cette lame-là ! Originaire du sud, ça c'était indiscutable ! Au même moment, une masse de forbans étaient sortis d'on-ne-savait-où et venait rééquilibrer ce combat, sabres ou hache d'abordage en main !

- Allez, allez, on s'éclipse !
- Des chevaux nous attendent derrière le mur, Capitaine ! fit le garde blanc tout en embrochant une femme qui tentait de l’assommer d'une masse.
- Attrape mon bras la belle, et surtout ne te perds pas !

Phadria suivit ce duo plus que singulier qui s'écarta de la mêlée petit-à-petit ! Elle ne sut comment, le Capitaine et le garde blanc parvinrent à longer les murs de la prison, se frayant un passage à coup de sabre lorsqu'il le fallait ! Et à ce jeu là, Guadalmedina paraissait bien plus habile que lorsqu'il devait respirer sous l'eau !

- Je suis enceinte, cria Phadria à son oreille ! Je ne peux pas fuir à cheval !
- Tu essaieras !
- Non ! Non je ne peux pas !

Le Capitaine et son compère se jetèrent un regard de biais.

- Je ne le ferai pas ! insista Red de la force dans la voix.
- Wallace ?
- Venez !

Le garde blanc les conduisit au travers ruelles et avenues commerciales, à chaque fois se frayant un passage à la pointe de leurs épées -où plutôt de celle du Capitaine-.

- Ici ! Je les ai retrouvé !

Un bataillon de garde blancs surgit alors sur eux, semblant fondre du ciel !

- Vous deux, derrière moi !

Guadalmedina arma son bras, mis en place sa garde, et laissa le plus vaillant approcher ! De quelques tours du poignet, il repoussa la demi-dizaine d'ennemis jusqu'à ce que leurs cadavres jonchent le sol de Kaer, ensanglantés. Guadalmedina indiqua alors à Phadria de se pencher sur l'amas de cadavres.

- La magie opère, Wallace !

Phadria sentait bien qu'une opération s'effectuait en elle. Bientôt, deux des gardes blancs prirent leurs propres apparences, tandis qu'eux adoptaient la leur ! Il n'y avait plus de Guadalmedina pour la fixer de ses yeux gris, mais bel et bien un moustachu au teint hâlé et à l'uniforme blanc. Ses poignets étant toujours enchaînés entre eux, on lui conseilla -elle n'aurait su dire si il s'agissait de leur libérateur, ce "Wallace" ou bien de Franco !- de se dissimuler quand même derrière les deux hommes. Ils frôlèrent tous trois les murs de Kaer tandis que des centaines de forbans pullulaient sur l'île, cherchant à joindre la baie des encornets, à moins d'une demi-lieue à l'est ! Lorsque le Capitaine Guadalmedina, Phadria et le troisième larron y furent, cette dernière put apercevoir, et pour la toute première fois -croyait-elle- le tristement célèbre Alvaro de la Marca munis de ses trois ponts, et ses voiles noires et larges, déployées, qui trônait là sur les eaux indigos sur la droite, émeraude sur la gauche et dorée quasiment, en son centre, lui dormant à la manière d'un souverain au repos ! L'aube faisait doucement passer les fenêtres de poupe du vaisseau pirate du noir au bleu.

- A ouvrir les sabords ! En batterie ! hurla Guadalmedina une fois sur le pont !

Bien vite, tous les marins présents à bord s'activèrent ! Une véritable académie, cet Alvaro, qui nécessitait bien l'intervention de plusieurs centaines d'âmes à son bord afin d'être opérationnel ! Franco Guadalmedina, de nouveau affublée de sa véritable apparence -tout comme Phadria- à la barre, fier, continuait de glapir à la tout-va !

- Montrez les dents ! Dégagez le pont ! Aux bras sous le vent ! Et magniez-vous le fion bande de rats sans cervelle ! A raidir les gars ! A raidir ou c'est la planche ! Bwahaha !

On vint lui apporter un tricorne noir, large et plumé qu'il se laissa centré correctement sur le crane, avant de sourire avec perfidie sous sa moustache.

- Remontez l'ancre ! Nous y allons ! Ceux qui restent à terre sont perdus !

Et, tranquillement, l'Alvaro prit son cap. Son Capitaine a prétendu, tandis qu'il faisait tourner la barre de son vaisseau gigantesque entre ses doigts, qu'ils quittaient les Îles de Jade ! Définitivement !

- Mais avant, j'ai bien une petite surprise pour Kaer !

Lorsque Phadria comprit la folie que Guadalmedina s'apprêtait à faire, il était trop tard ! Le port principal de Kaer et ses milliers d'âmes s'offrait au flanc meurtrier de ce noir château sur l'eau.

- Hissez le Joly Roger monsieur Prude ! Bien haut sur mon Grand Mât !
- Franco, non !
- Les canonniers, tous en batteries, ha ha ha !
- Franco !

Phadria venait agripper son bras, resserrant son étreinte et le poussant à la regarder dans les yeux !

- Tu vas engager des représailles ! Il y a des milliers d'innocents sur le port ! Ne fais pas ça !!

Il la repoussa sans même l'ombre d'un regard, d'un revers du coude ! Le noir autour de ses yeux relevait l'aspect le plus sinistre qu'il y avait chez cet homme en un tel instant !

- Préparez-moi une bordée ! Les pièces de neufs et de six !
- Arrête, s'il te plait ! l'implora Phadria.
- Les pièces de douze !

Phadria bondit plus qu'elle ne se jeta sur le Capitaine au regard clair !

- Tu vas tuer des enfants qui ne t'ont rien fais !!
- Les pièces de vingt-quatre, camarades !!! Bourrez les fûts !!
- FRANCO !!
- FEU !!!
- FRANCO NON !!!

La réplique eut un goût de fumée et de mort subite pour Kaer ! Le port de l'île fut balayé sous une rafale de canons et une montagne de feu, monstre énorme fauchant tout ce qu'elle avait à faucher sur son sillage ! Un cyclone d'eau, de feu, de poudre et de débris s’abattit sur l'île de Jade, levant les dockers et les marins si hauts au-dessus du port qu'ils se mêlaient inévitablement aux rognures et périssaient avant même d'avoir retouché le sol ! La mort mordit à pleine dent le port ce matin-là.

Franco Guadalmedina, debout au bastingage, souriait de toutes ses dents. Il porta en porte-voix ses deux mains et hurla tentant de couvrir le vrombissement de ses boulets de canon :

- Béni soit mon nom !!!

L'Alvaro de la Marca se retira lentement vers l'horizon, laissant derrière-lui les restes d'un port à l'agonie.

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La petite île de Borto Pelo n'est située qu'à une vingtaine d'heure de navigation, par bon vent, de l'île de Kaer dans les baies de Jade. C'est là que l'amena l'Alvaro de la Marca monté par le Capitaine Franco Guadalmedina.
L'île de Borto Pelo ne formait pas plus de dix lieues du levant au ponant. Il n'y avait qu'un port, du même nom. Un endroit dépravé, construit sur pilotis, claudiquant et un brin sinistre. Plus loin dans l'île, on y trouvait essentiellement des plaines de hautes herbes, ainsi qu'une forêt de résineux. Les boucaniers se partageaient la plaine, le port et la forêt. Pour ce faire, ils avaient formé trois groupes d'hommes. Les premiers, ceux de la plaine, au nombre de quinze, chassaient à la courre les vaches sauvages. Chaque homme disposait d'environ six chiens, plus un braque, ainsi qu'un couteau au côté et rien de plus. Lorsque les chiens débusquaient les vaches, les boucaniers se hâtaient de lui trancher le jarret, puis emmenaient l'animal jusqu'au camp. Ils dépeçaient ensuite leur prise, et offraient les boyaux aux chiens. La viande était fumée, puis roulée dans le gros sel avec de la bonne herbe, afin de mieux la conserver, quant à la peau, ils la faisaient sécher puis la battaient pour produire du cuir. Il en était de même avec les boucaniers qui chassaient en forêt, à la différence près que ces derniers n'utilisaient point de chiens, mais des fusils. Lorsque les deux groupes avaient salés suffisamment de viande, et séché suffisamment de cuir, ils se rendaient jusqu'au port, ceci pour deux raisons. La première, assez évidente, était d'y vendre leur marchandise, qui serait ensuite revendue de nouveau aux pirates qui avaient pur habitude de s'attarder quelques jours à Borto. La seconde raison, plus subtile, donnait raison aux appels charnels. Après plusieurs mois passés en forêt ou en plaine, à chasser le sanglier ou la vache et accompagné uniquement d'hommes et de chiens, ces boucaniers dépensaient presque l'intégralité de leurs écus récemment gagnés par la vente de leur labeur en débauche et en alcool. Tant qu'en moins de trois jours, il ne leur en restait plus, et qu'ils devaient repartir pour courir la campagne, afin de débusquer le gibier, lui trancher le jarret, le fumer, le sécher ect...

Phadria Red avait déjà séjourné à Borto, et elle haïssait cette île. On y trouvait que du boucan et des putes. Des putes et du boucan. De plus, il lui sembla que l'île de Borto s'était davantage embourbé depuis sa dernière visite. Le port était encore plus merdeux que dans ses souvenirs, l'air avarié, l'eau trouble. Aucune embarcation à quai, rien. C'était à se demander si il y avait encore âmes qui vivaient sur Borto Pelo.

- Alors c'était toi depuis le début sale petit corniaud ! grondait Guadalmedina l'index tendu et appuyé sur la poitrine de son Second. C'était toi qui me plongeait soir après soir dans ce baril infect !
- C'était aussi moi qui vous en tirai, Capitaine.
- Hmm..

Guadalmedina se redressant, ramenant son index sur ces ceinturons, comme satisfait de la réponse. Phadria avait dormi un peu durant le trajet, épuisée. On lui avait également ôté ses fers aux poignets.

- En tout cas voilà bien une canonnade dont ces crèves-cul se souviendront !
- Aye, Capitaine.
- Angela ! Mon trésor !

Le Capitaine Guadalmedina descendit d'un pas leste la palanque menant au bord de son Alvaro, bras grands ouverts et tout sourire à la jeune femme qui se dirigeait vers lui d'un pas fort décidé !

- Franco ! Ça ne se passera pas comme ça cette fois !
- Angela, ma fleur, ma princesse, mon chaton, mon bouton de rose !
- La poésie te va mal, salaud !

Et elle lui décocha un poing bien masculin en plein visage, qui fit plier le Capitaine en deux sous la douleur !

- Drôlesse ! Infâme ! Chipie ! Sale petite pute !

Phadria venait d'assister toute incrédule à la grande bizarrerie d'une telle scène, comme si elle eût été jouée et rejouée, et se décida à descendre à quai à son tour. La prénommée Angela avait déjà envoyé son genou valser dans les valseuses du Capitaine qui s'affalait à terre. Wallace l'aide à se relever.

- Tu m'appelles toujours "mon bouton de rose" quand tu veux quelque chose ! Alors vas-y, Franco, je t'écoute ! C'est quoi cette fois ? Plus de poudre ?
- Je viens t'offrir une place à bord de mon Alvaro, clama celui-ci mains-jointes. Afin de me faire pardonner de t'avoir abandonné ici le temps que je menais ma petite campagne.
- D'accord. Donc tu veux plus de poudre.
- Mes réserves se sont bien vidées, je le concède.
- Et elle c'est qui ? clama Angela en pointant du doigt Phadria, à deux pas derrière Guadalmedina.
- Madame Red, on l'a sauvé de la potence. Elle est des nôtre !

Elle est des nôtres...

- Dis-moi Franco, lança la jeune femme de son accent bien marqué du Sud, réponds-moi honnêtement. Entre mon cul et ma poudre. Tu choisis quoi ?

Le Capitaine s'accorda quelques secondes de réflexion afin de ne point manquer la bonne réponse à cette question qui s'avérait cruciale !

- Ton cul ?

La prénommée Angela le foudroya du regard, ni contente ni satisfaite, et s'en alla d'un pas marqué en mâchouillant un morceau de lard qu'elle venait de fourrer dans sa bouche à la langue bien pendue.

- Mauvaise réponse ? demanda Franco à Wallace qui haussa les épaules sans sourire.

On amena alors devant Phadria, tout paniqué un jeune garçon qu'elle ne connaissait que trop bien.

- Voila le type qui vous a vendu, madame, balança l'un des pirates qui le tenait fermement par l'avant bras.

Phadria tint la tête bien droite à la vue du jeune poëte, des larmes pleins les yeux qui se débattait avec la force d'un enfant. Hugo, qui l'avait dénoncée à la Grade Blanche de Kaer. Hugo qui crevait d'amour pour elle, et avait commis l'irréparable. D'une voix ni chaleureuse, ni froide, elle lui demanda :

- Pourquoi avoir fait ça ?

Pleurnichant et reniflant, le jeune homme s'essuya les joues d'un revers du poignet.

- Je ne sais pas...
- J'ai commis d'innombrables crimes qui m'auraient valus la potence, Hugo. Mais toi, tu m'as condamnée pour un crime que je n'ai jamais commis. Celui de ne pas t'aimer.

Elle soupira.

- Rentre chez toi. Et oublie moi.

L'expression des yeux du jeune poëte s'adoucissait. Le pirate qui le maintenait ferme lâcha prise, et il tomba au sol, ses genoux raclant dans la boue de Borto.

- Tu le laisses s'en aller ? demanda Guadalmedina en pinçant les lèvres, un éclair vibrant dans son regard brillant.
- Que veux-tu que j'en fasse ? Ça n'est qu'un gamin idiot à fleur d'âme...

Elle n'était plus une pirate, désormais.

Mais Franco Guadalmedina en était un. Il tira de son ceinturon son tromblon qu'il tendit vers la tempe du jeune homme à terre.

- Franco ! Noon !

Hugo s'affala, ses cheveux gouttant dans la boue. Les cieux ne passeraient plus jamais dans ses prunelles, désormais des fenêtres fermées sur le monde.

- Ça n'était qu'un gamin ! cria Phadria au visage de Guadalmedina qui rengainait avec indifférence.
- Un gamin à fleur d'âme qui a failli avoir ta peau.

Le Capitaine fut bientôt en état d'annoncer à tout son équipage, ainsi qu'aux habitants de Borto Pelo, putes y comprises, qu'une grande fête serait bientôt organisée, par lui et en l'honneur de Kaer et des îles de Jade !

- Le rhum y coulera à flot ! riait-il la voix portant. Le grog et la bière aussi ! Les putes aussi ! Souriez, Camarades ! Je paierai ma tournée !

Et il éclata de rire tandis qu'une vague de hourras lui étaient adressés.

- Je le sais, conclut-il. C'est à moi maintenant de donner de la consistance à ce pauvre récit qu'est devenu la piraterie ! Et je vous en fais la promesse ! Je le jure, à vous tous ici qui êtes mes amis et me suivez depuis des Tours ! La piraterie n'est pas morte ! La piraterie ne mourra pas tant que je vivrai ! Et pour nous tous, compagnons, frères de la côte, il y aura de l'or, de la vertu et du rhum ! Surtout du rhum !!

Et il brandit haut son poing, bientôt imité par des dizaines et des dizaines d'autres. Guadalmedina avait le nom, la trempe, l'équipage et le vaisseau qui insufflerait une nouvelle vie à la piraterie mourante des mers de l'Ouest ! Et tout le monde semblait être de cet avis.

Phadria Red se sentit prise de vertige. Elle eut une dernière pensée pour son frère, son père, Maliya et son île, avant de s'en retourner se reposer.


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Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main
Et fais-moi des serments que tu rompras demain
Et pleurons jusqu'au jour.
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Phadria Red
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MessageSujet: Re: [Terminé][Solo Phadria] Je suis à toi pour toujours...   Mer 20 Juil 2016 - 8:06




Au bar et ivre comme un loup de mer,
Sans aucun tact ni même d'élégants caches-misère,
Jusqu'à la wench Khamsenne avec un grand sourire de contour ,
Il lui tire son tricorne et demande si elle veut faire un tour.

"Oh, vous êtes encore le même putain de pirate !" a-t-elle dit,
" Vous qui branlez toute la journée et buvez toute la nuit."
Le capitaine, en chantant a répondu : «Vous faites erreur brève"
"Nous buvons seulement jusqu'à ce que cette pute d'Ariel nous crève !"

Dessus son épaule, le-voilà qui hisse sa belle jeune fille,
Par-dessus le gouvernail et dans la nuit ,
Sur le navire où l'équipage crève d'impatience,
Avec la gaieté des chopes et une morsure de démence.

"Oh, vous êtes encore le même putain de pirate !" a-t-elle dit,
" Vous qui branlez toute la journée et buvez toute la nuit."
Le capitaine, en chantant a répondu : «Vous faites erreur brève"
"Nous buvons seulement jusqu'à ce que cette pute d'Ariel nous crève !"

F. Guadalmedina




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Phadria apprit de la bouche de Wallace tout ce qu'il y avait à apprendre sur la personne du Capitaine pirate Franco Guadalmedina. Sans doute le principal concerné n'aurait-il point trouvé cela nécessaire à l'instruction de Madame Red, mais Phadria avait interrogé elle-même Wallace. Et Wallace ne mentait jamais.

Franco était né d'une mère pirate et d'un père corsaire, dans les océans du Sud. Première Lieutenante d'un fleuron d'Argenterie, Guadalmedina, Alcaza de son prénom, veillait sur le bâtiment à huniers dormant dans l'un des ports pirate de l'île de Puerto-Blanco, au cœur de l'archipel de Blue Lagoon. Il s'avérait qu'en ce temps, comme quoi l'amour peut porter atteinte à gens de toute profession et toute nature, un grand Capitaine Corsaire doublé mage-gris dont l'histoire tait le nom par respect pour sa patrie, s'était épris de la belle. Cependant et en dépit de tous ses poëmes, toutes ses déclarations et toutes ses demandes, Guadalmedina avait le cœur pris, et fidèle, à son Commandant, Capitaine et époux, qu'elle adorait, lui, et lui-seul. Destinés à demeurer ennemis, le Corsaire usa alors de ruse un jour, afin de tromper la belle. Il calqua les traits du sinistre rival, à l'aide d'un sort d'illusion, et se présenta alors dans la cabine de la pirate. Il la séduisit, et ensemble ils eurent un fils.
Le lendemain, la donzelle reçut un pli, l'avertissant de la mort du véritable Capitaine Guadalmedina, pendu dans les Îles de Jade, la nuit même où elle s'était éprise de lui. Découvrant la supercherie, la veuve entreprit de mettre fin aux jours du Corsaire amoureux. Ce fut morbide et sanglante affaire, qui se conclut néanmoins comme elle l'escomptait.
Neuf mois plus tard, de cette union indésirée, naquit un enfant.
Incapable de l'aimer, incapable de faire couler le sang de son sang, Guadalmedina éleva son fils bon gré mal gré, -Franco de son prénom- jusqu'à l'aube de ses six Tours, où un vaisseau au pavillon noir grandement fameux vint mouiller à Puerto-Blanco. Le Grand Val d'Andelzzer. Le Capitaine Elfe Noir, qui devait probablement se trouver en manque de bras, acheta l'enfant à Guadalmedina pour rien du tout. Le Grand Val était friand de nouvelles recrues et premières armes, mais comme une école à feu dont seuls les meilleurs parmi les meilleurs, et les plus durs parmi les plus durs ressortaient. Franco Guadalmedina fut formé sur la bâtiment de l'Elfe Noir. Et il devint très vite le meilleur parmi les meilleurs, et le plus dur parmi les plus durs.

Nul ne sait comment il se procura l'Alvaro de la Marca et tout un tas de murmures circulent à ce sujet. On parle d'un don de la Grande Garce à un jeune pirate à qui elle aurait voulu donner un petit coup de pouce. On parle aussi d'un trésor inestimable, qui aurait servi à acheter auprès du Duc de Kelvin la création du navire. On parle, enfin, d'un roi richissime et un peu fou, quelque part dans l'Ouest, qui aurait tenu pour passion secrète la piraterie, et passé sa vie entière à l'édification de l'Alvaro. Car enfin, et cela Phadria l'avait remarqué de ses yeux, à la différence de grand nombre de vaisseaux circulant sur les Grand'Eaux, l'Alvaro de la Marca était un vaisseau construit pirate, pour être pirate et par des pirates. Il ne s'agissait nullement d'un galion Impérial, ou d'une frégate Kelvinoise, volée puis rebaptisée par des flibustiers. Il suffisait pour cela de s'attarder sur les innombrables détails, gravures dans le bois, coque en bois noir, Joly Roger en reliefs sur les coursives et la poupe, pièce secrète dans les cabines, squelette en figure de proue, Sainte Barbe de taille exceptionnelle et tant et tant d'autres indices hurlant que le navire n'avait qu'une vie, qu'un seul but et qu'un seul pavillon : le noir.

Soignant son décor macabre, l'Alvaro de la Marca de Guadalmedina demeure l'une des dernières perles des temps modernes, trésor témoin de l'âge d'or de la piraterie sur Ryscior. Capable de rivaliser avec les plus grands bâtiments des temps mordernes, le Grand Val justement (un soixante quatorze canons et plus de cinq-cent âmes, référence à Port-Argenterie), le Galion Déité de Korlanos (soixante pièces de canons, presque cinq cent âmes) ou le Grand Corsaire de l'Ondinois, ce dernier n'était pas en reste.

Environ cinq-cent âmes se comptaient à bord de l'Alvaro de la Marca lorsqu'il était en une pleine forme -toutes masculines-. En bois de chêne, l'Alvaro de Guadalmedina, vaisseau de ligne de troisième rang comptait soixante canons répartis en batteries sur deux ponts roulant sous ses noires voilures formant le gréement. Il demeurait long de quarante-huit mètres et large de plus de dix mètres, et un navire de cette taille n'avait pas manqué d'impressionner Phadria. Ce soixante canons vêtus de focs et de huniers portait en sa gueule béante, et jusque là close -la paix soit sur Kaer, qui avait connu la sinistre rencontre avec les dents !- vingt-cinq pièces de vingt-quatre livres en batterie principale, sur le premier pont, vingt-cinq pièces de douze livres réparties en batterie sur le second pont, dix pièces de neuf et six livres sur les gaillards et près de mille-deux-cent tonneaux quand Guadalmedina ne faisait pas pousser le nombre jusqu'à mille-deux-cent cinquante voire mille-trois-cent.

Wallace, le mage gris, le Grade Blanc qui avait sauvé leur deux vies sur l'île de Kaer, était Premier Lieutenant et meilleur ami de Franco, à un point tel que ce dernier le nommait, à défaut de Maître Wallace, mon frère de la côte ou plus simplement mon frère. Les deux compères s'étaient connus à bord du Grand Val alors qu'ils étaient tout gosses, et ne s'étaient jamais quitté depuis, sous l'ascension de Guadalmedina dans le beau monde de la piraterie. Phadria n'avait rien pu apprendre sur les origines de ce Wallace, visiblement un Est-né, à son accent, bien qu'il ne ressemblât à rien à celui des Impériaux tels qu'on peut en croiser sur les Grand'Eaux de nos jours. Mage Gris très doué, Franco avait appris à son Second ce qu'il y avait à savoir au maniement d'une épée, pointe fine, voire rapière, ainsi que dans l'utilisation d'espingole et de tromblon, couleuvrine en prime. Des Tours et des Tours d'apprentissage et de patience n'avaient pas été inutile à Wallace afin qu'il devienne un Second digne de ce nom, au moins capable de recharger son tromblon et viser correctement avec la main ce que son œil désirait occire. Evidemment, il était très loin d'égaliser son maître et Capitaine, Franco Guadalmedina, que d'aucuns décrivaient comme plus fine lame de Puerto-Blanco et des mers du sud confondues. En revanche, il excellait en terme d'illusion, et tout comme le père malheureux de son Capitaine, il savait non seulement voler l'apparence de qui il voulait, de manière temporaire et pourvu qu'il disposât de modèle, de préférence inconscient, devant lui.

Afin d'en revenir à cet imposant personnage qu'était le Capitaine Guadalmedina, Phadria apprit qu'il avait aimé trois fois au cours de sa vie. Il était âgé en ce jour de quarante Tours, qu'il supportait plutôt bien, songeait Red. Du temps de sa prime jeunesse, le Capitaine tomba sous le charme d'une jeune Lieutenante, comme son père avant lui. Il lui promit moult et moult embrassades, et moult et moult richesses. Et la donzelle partit avec un autre Capitaine du temps que l'Alvaro était en course. Devenu fou de rage, furieux face à la désillusion, piqué dans son honneur, le Capitaine Guadalmedina aurait, se dit-il, retrouvé les deux amants avant de les passer au fil de l'épée.

Quelques Tours plus tard il s'était éprit d'une esclave Ramienne. Parfaitement, une esclave. On la disait belle à pousser n'importe quel homme à se damner, la peau noire, les yeux noirs, la langue noire. Désireux de ne point la perdre, le jeune Franco passa sa toute-fortune à la construction d'une résidence fastueuse sur l'île de Puerto-Blanco, faisant murs en ivoire et rideaux aux fenêtres en gaze roses. A l'intérieur de se résidence, dont il pouvait contempler tout Puerto-Blanco si l'envie lui prenait, il enferma sa Ramienne, avec valets, servantes et domestique, le temps d'une course et de recourir la fortune qu'il venait de dépenser en travaux. Lorsqu'il revint après dix Tours passé en mer, plus riche qu'il ne l'avait été et prêt à l'épouser, la Ramienne avait fui Puerto Blanco au bras de l'un des jeunes homme en qui le Capitaine avait le plus confiance, et qu'il avait fait son valet. Le Capitaine Guadalmedina renonça à provoquer un bain de sang ainsi qu'à détruire la résidence. C'est désormais son chez-lui, bien qu'à l'abandon, dans les hauteurs de Puerto-Blanco et il ne lui manquerait plus que le papier pour en devenir gouverneur.

Il s'était fiancé il y avait moins de quatre Tours avec une pirate d'Argenterie, avait expliqué Wallace à Phadria. On dit qu'un coup de canon tiré d'un des navires à quai l'a mise en bouillie tandis qu'ils fuyaient tous deux l'ost Noir en tentant de rejoindre l'Alvaro. Guadalmedina fut tout éclaboussé de sang, mêlé de cheveux et de menus débris d'os et de cervelle, tant et tellement que sa cape et son justaucorps en demeurèrent tout gâtés et que jamais il ne put derechef les porter. Il porta l'odeur de la mort au col durant des semaines. Et le deuil bien plus longtemps encore.

Que faisait exactement ce grand homme, un peu fou sur les bords, sévère et cruel, aux yeux de Phadria, sur Kaer les fers aux poignets lorsqu'ils s'étaient rencontrés ? Là encore, c'était un mystère pour la jeune femme. Wallace parla d'une affaire qui avait mal tourné. Pouvait-il en être autrement ? De cette rencontre, Phadria nota mentalement que le Capitaine respirait fort mal sous l'eau lorsqu'on l'y lui maintenait la tête, mais il compensait cet handicap peu coûteux par un instinct sauvage voire barbare doublé d'élans impulsifs qui paraissaient tout le temps avoir été calculés à l'avance. Cet homme en lui-même était un paradoxe, songeait Phadria. Il venait de se rendre responsable de centaines de morts, sur un simple coup de tête, une envie de vengeance, une bouffée d’orgueil, et riait à en pleurer tandis que les boulets de l'Alvaro mettaient Kaer à genoux et la crevait de part et d'autre, déchirant des femmes, des hommes et parfois même des enfants impuissants, et à côté de ça avait pris d'énormes risques pour la sauver de la corde, quand bien même ils auraient dû rendre l'âme côte à côte.

Mais pour l'heure, Phadria Red, fort bien satisfaite de toutes ces informations, jugea plus utile de les placer en un coin de sa mémoire afin de les étudier lorsque viendrait le moment opportun, plutôt que de perdre des heures entières à méditer sur la personne du Capitaine Guadalmedina.

Elle remercia Walace pour son aide, tandis qu'elle s'était efforcée d'enterrer le cadavre du jeune Hugo dans la terre boueuse et immonde de Borto-Pelo, à défaut de pouvoir le faire sur Athor. Elle apprit également que le Capitaine Guadalmedina était l'un des rares à pratiquer le matelotage, tradition flibustière très répandue au siècle dernier dans les eaux du Sud-Ouest et Sud-Est, qui consiste à choisir un frère de la côte avec qui se lier, sans qu'il soit impossible d'en changer plusieurs fois au cours d'une vie, puis partager avec lui tout ce que le monde offrait à partager. Butin, ripaille, projets, pensées et même femmes.

Une fois le jeune Hugo enterré, Phadria était retournée à bord de l'Alvaro de la Marca, on lui avait dégoté une petite cabine qui la comblait, et, après un repas fait de biscuits secs et confiture, s'était endormie. Elle haïssait assez Borto-Pelo pour espérait la fouler aux pieds le moins possible durant le temps de son séjour imposé sur cette île de pauvres gouapes, putains défraîchies et boucaniers en rut qui sentaient la catin.

Elle en oublia même la petite bombance que le Capitaine Guadalmedina avait fait sienne, la veille au soir lorsqu'il l'avait annoncée, mais cela n'empêcha point cette dernière de la réveiller. Pour avoir déjà vécu de beaux Tours parmi la Flibuste et connu belles festivités, Phadria Mary Red savait très bien ce qui l'attendait. La cadence excitée et agressive que l'on faisait sur les tam-tam -ils appelaient ça comme ça, sur Borto !- et les cordes de deux ou trois autres instruments de musique vint percer jusqu'au bois de chêne noir du seigneur Alvaro. Elle se leva et entreprit de se chausser, après une hésitation dissimula sur elle deux poignards qu'elle trouva dans sa cabine ; l'un à l'intérieur de sa botte, coincée derrière le talon, l'autre sous sa manche droite. Elle connaissait Borto-Pelo. Elle savait qu'il y avait environ une pute pour vingts boucaniers sur l'île lors de sa première visite, et une épidémie de scorbut récente doublée d'infection des parties intimes, d'après ce qu'elle avait entendu, avait fait descendre ce nombre à une pute pour cent. Guadalmedina avait promis du rhum à profusion. Si le Capitaine tenait parole, une fête à l'aspect inoffensif, comme celle-ci, pourrait fort bien se changer, en plus d'une immense et sale orgie où tout, et puis à la fin plus rien, se monnaye, en un bain de sang. Phadria devinait déjà qu'il y aurait des dizaines de morts à cause de la ripaille, de la boisson et de la débauche.

Alors pourquoi s'y rendait-elle ? L'appel de la musique ? L'appel de la piraterie ?

Théoden désapprouverait. Elle n'eut aucun mal à passer le pas de la porte de la plus grande -et la seule, surtout- auberge sur le port de Borto. L'ambiance y était à son comble ! Les forbans de Guadalmedina et les boucaniers de Borto jouaient à toutes sortes de jeux ! Il y avait bien sur, les jeux de boisson ordinaires -Phadria n'avait jamais vu autant de tonneaux de rhum, de punch, d'eau-de-vie et de grog sortis du pont d'un même vaisseau et disposés à la tout-va comme ainsi !- les traditionnels jeux de force, bras de fer et autres conneries, les jeux de couteaux, les paris, les jeux de dés puis les jeux sexuels. Les putes s'étaient mêlés aux forbans qui s'étaient mêlés aux boucaniers, et partout où on allait sur Borto on avait l'impression que ça sentait l'alcool sale, la sueur mâle, le sexe et les cochons qu'on faisait rôtir. La dernière de ces énumérations demeure la meilleure de toutes.

Phadria comprit qu'il lui fallait au plus vite retrouver Wallace, ou au pis le Capitaine, en bref un protecteur, si elle ne voulait pas finir à quatre patte sur le sol une queue entre les jambes avant de comprendre à qui elle appartenait. Elle se bénie mille fois d'avoir emporté ses armes, et par chance, repéra assez vite Wallace parmi ce tohu-bohu. Double chance, le mage gris buvait de l'eau -sis, de l'eau !- car il prétendait ne pas supporter le goût de l'alcool ; il n'était donc pas ivre. Tout autour d'eux, les hommes vomissaient tripes et repas, parfois les uns sur les autres, et cela se changeait souvent en bagarre générale ou plusieurs finissaient sur le carreaux ! Sans parler des prostituées, qui passaient de genoux en genoux, un coup sur le dos et un coup sur le ventre sans une once de pudeur, et pour qui la nuit promettait d'être longue et le matin douloureux.

Puis le Capitaine Guadalmedina parla. Il était en quelque sorte le roi et organisateur de la bombance qui secouait Borto jusqu'à ses vieilles tripes, et, plein de rhum et d'eau-de-vie -puis sans doute un peu de punch !- il grimpa sur le comptoir, fracassa sa choppe contre un mur afin que tous le voient et puissent l'entendre, intimant le silence. Phadria remarqua qu'il ne tanguait pas lorsqu'il parcourait ledit comptoir de long en large, ou en tout cas pas autant que les trois quarts des forbans et boucaniers présents dans la salle. C'était fou comme, lorsque l'on n'était point ivre, on pouvait avoir un tout autre regard -et souvent fort bien ennuyant !- sur une soirée.

« Mes frères ! Vous tous ! Forbans et frères de la côte ! Pirates et bannis ! Exilés et sans-amours !

Le Capitaine Guadalmedina laissa un petit silence passer -silence étant un bien gentil mot !- avant de reprendre, d'une voix portant au moins aussi forte :

- Je vous fais une promesse ce soir ! Je suis Le Capitaine Guadalmedina, maître suprême de l'Alvaro de la Marca et dernier des favoris d'Ariel ! Je suis votre Capitaine ! Je suis votre Maître ! Je suis votre Messie !

Et à chacun de ces termes, il montait d'un ton, hurlant, brandissant son index sur la foule.

- Je suis votre Roi ! Le Roi des Seigneurs pirates ! Le Roi de la Confrérie ! Le Roi de ces eaux ! Ensemble, mes frères, voguons par delà le monde et l'horizon, plus loin que les eaux peuvent nous porter, plus loin que le monde connu ! Adorez-moi ! Suivez-moi ! Acclamez-moi ! Couronnez-moi ! Et je vous promets, qu'ensemble, vous et moi, et avec l'Alvaro, nous ferons renaître la piraterie de ses cendres !

Une acclamation. Une clameur. Un hourra. On applaudit, on hurla, on brisa des verres et on encula des putes. Guadalmedina arrangea son tricorne noir sur son crane, avant de reprendre, avec toujours plus d'ardeur dans la voix :

- Un nouvel age d'or s'apprête à voir le jour, camarades ! Un second arc de la piraterie ! Plus ardente ! Plus violente ! Plus puissante ! Et elle embrasera Ryscior tout entier, sur ma vie je vous le jure !!! Vous tous, vous qui avez faim! Je vous donnerai le manger ! Vous qui avez soif ! Je vous offrirai le boire et en abondance ! Vous qu'Oro, que les Sultanats, que l'Empire ou les Cités ont bannis et rejetés ! Suivez-moi ! Et je ferai de votre terre d'exil un royaume prospère pour tous ceux qui embrasserons notre cause ! Jamais plus vous ne manquerez de sang ! Jamais plus vous ne manquerez de terre à conquérir ! Jamais plus vous ne manquerez de rhum ! Vos héritiers seront les miens et nous aurons le monde à nos pieds afin d'y élever nos fils !!! Je vous promets une existence de feu !

Le Capitaine Guadalmedina avait à présent le soutien de tous ! Tous l'écoutait, tous criait après lui ! On entendait des "longue vie à Franco ! longue vie au Capitaine ! longue vie à la Flibuste !" suivi de "longue vie au Roi !"

- Aucun jour à bord de l'Alvaro ne ressemblera à celui de la veille ni du lendemain ! La liberté sera notre seule règle et aucune des richesses de ce monde ne se pourront prestement acquérir ! Nos prouesses brilleront d'un tel éclat que personne ne saura en quel terme les décrire !!!

On se bousculait, on se levait, on se cognait ! Franco Guadalmedina trouvait les termes justes, il parlait bien remarqua Phadria. Wallace lui avait dit que Franco était le dernier espoir de la piraterie, le Messie du pavillon noir. Il avait le navire qu'il fallait afin d'accomplir de grandes choses, la volonté qu'il fallait, le nom qu'il fallait et la réputation qu'il fallait ! Et Phadria Red crut ce que lui avait dit Wallace. Si un homme devait devenir le leader d'une nouvelle vague de piraterie en ce monde, ça ne serait être un autre que Guadalmedina. Et son discours enflammé le confirmait et la convainquait !

- Port-Argenterie est morte ! Brecianne Leocadas est morte ! Le Capitaine Korlanos est mort ! La lignée des Ondinois est morte ! La Veuve Noire est morte ! Le Capitaine Roc Horn est mort ! Lily Bloody et les sept épées sont mortes ! Andelzzer, l'Elfe Noir ! Andelzzer, l'Immortel, est mort ! Rien ni personne n'est en mesure de rivaliser avec l'Alvaro de la Marca aujourd'hui ! Mes frères ! Nous sommes les Maîtres de ces eaux !!! Nous sommes l'avenir de la piraterie !!! Nous sommes les océans de ce monde !!! On ne peut vaincre sa destinée, mes amis, mes frères !!! Mon destin à moi, c'est d'être roi sur les eaux !!! Et le votre est de me suivre dans mon odyssée et rouler sur tout l'or de ce monde que moi, je vous offrirai !! Car nous sommes des pirates, et notre patrie c'est la mer !!!!

AUJOURD'HUI RECONNAISSEZ VOTRE ROI !!!!


Phadria n'avait jamais assisté, de toute sa vie, à une telle fièvre ! On acclamait le nom de Franco comme s'il fut un Dieu. On acclamait un roi.

Et afin de bien conclure ses paroles et prouver que rien ne lui était impossible, Guadalmedina tira jusqu'à lui la prénommée Angelica qui le dévorait des yeux, les seins nues dans la chaleur de Borto, et l'embrassa. L'orgie reprit son cours, et Phadria jugeant qu'il était temps pour elle de regagner l'Alvaro. Le bébé s'agitait. Son cher Théoden aurait détesté cet endroit. Il aurait détesté Franco.

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Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main
Et fais-moi des serments que tu rompras demain
Et pleurons jusqu'au jour.
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Phadria Red
Je suis à toi pour toujours
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MessageSujet: Re: [Terminé][Solo Phadria] Je suis à toi pour toujours...   Mer 20 Juil 2016 - 8:09

(suite du post au-dessus. longueur du message trop grande, post divisé en deux)



Phadria avait entendu dire que le Capitaine Guadalmedina avait l'alcool exécrable. Cela voulait dire qu'il était d'humeur violente et exécrable chaque fois qu'il buvait. La violence, elle ne la remettait point en question. Elle transperçait dans chacun de ses mots, lesquels furent criés lors de son discours tout à l'heure, avec tant de puissance qu'on aurait cru qu'une part de son âme y était contenue puis lachée. L'itérabilité. Ma foi, Red avait encore toutes les raisons d'en douter. C'est vrai que Franco faisait peu cas de la douceur lorsqu'il avait allongé Angelica à l'instant, mais en une telle soirée, et le sang empli d'alcool fort, personne n'en avait plus cure, de la douceur. Angelica, soit dit en passant, mariée à quinze ans à un riche armateur de Polmuriel, dans les Cités-Etats, et dont Franco avait mis le grappin dessus il y avait quelques Tours, afin de se procurer quantité de poudre. Le papa aimait sa garce de fille, la fugueuse. Et elle, crevait d'amour pour Guadalmedina et ne lui refusait rien. Lorsqu'il l'avait abandonné sur Borto, peu avant son entreprise dans les Îles de Jade -qui s'est par ailleurs terminée comme Phadria a pu le voir !- elle avait dû putasser pour s'en sortir. Depuis, elle était fieffé putain de Borto. De ce que Phadria avait compris, Angelica -avait-on idée de nommer une telle garce ainsi, par Atÿe !- serait du voyage à bord de l'Alvaro de la Marca, et elle fournirait assez de poudre noire au Capitaine afin qu'il puisse tenir des cycles entiers, voire un bon Tour. Avec de la poudre en ces temps troublés pour la piraterie, on s'établissait roi de l'ouest. Et avec un bâtiment monté comme l'Alvaro, et de la poudre, on s'établissait roi du monde.

Phadria trouva le sommeil sur ses pensées, mais fut réveillée quelques heures plus tard, de nouveau par la musique. Mais quelle musique ! Ça n'était point là l'air d'un Grand Coureur, assurément, mais cela lui parût être ce qui s'approchait le plus de la douceur après une telle soirée. L'Alvaro mouillait à plusieurs mètres de la berge, ceci afin d'éviter que la vermine ne le prenne d'assaut, et s'amuse à y fourrer son nez et ses sales pattes, mais il y avait visiblement, en plus d'elle-même, une autre personne à bord. Phadria regretta de ne point pouvoir se coiffer d'un tricorne, et sortir sur le pont principal. Le Capitaine était là, visiblement les idées plus en place, seul et jouant sur un vieux luth calé sur son épaule gauche un air qui demeurait inconnue à la belle.


Au bar et ivre comme un loup de mer,
Sans aucun tact ni même d'élégants caches-misère,
Jusqu'à la wench Khamsenne avec un grand sourire de contour ,
Il lui tire son tricorne et demande si elle veut faire un tour.

"Oh, vous êtes encore le même putain de pirate !" a-t-elle dit,
" Vous qui branlez toute la journée et buvez toute la nuit."
Le capitaine, en chantant a répondu : «Vous faites erreur brève"
"Nous buvons seulement jusqu'à ce que cette pute d'Ariel nous crève !"

Dessus son épaule, le-voilà qui hisse sa belle jeune fille,
Par-dessus le gouvernail et dans la nuit ,
Sur le navire où l'équipage crève d'impatience,
Avec la gaieté des chopes et une morsure de démence.

"Oh, vous êtes encore le même putain de pirate !" a-t-elle dit,
" Vous qui branlez toute la journée et buvez toute la nuit."
Le capitaine, en chantant a répondu : «Vous faites erreur brève"
"Nous buvons seulement jusqu'à ce que cette pute d'Ariel nous crève !"



Bercée par le bruissement doux et régulier des vagues contre la coque du prince des mers, la mélodie parut tout de suite à Phadria plus claire et moins agressive. Franco avait une belle voix, lorsqu'il ne criait pas, nota-t-elle. Il  déposa son instrument à côté de lui lorsqu'il la vie, sans sourire sous sa moustache. Phadria regretta terriblement Athor et ses airs de Grand Coureur dans l'auberge des Amedenne sur un coup de viole.

- Bien dormi, la belle ?

Etait-ce possible qu'il ait déjà cuvé ? Sa voix ne déraillait pourtant pas, mais Phadria songea qu'il devait toujours demeurer dans l'ivresse.

- Avec ce tapage ? J'ai vu mieux !

Franco Guadalmedina envoya voler en arrière sa large cape noire, et vint agripper à un rideau de haubans. La lune au loin, éclairait la rive basse, ce pour quoi on ne l'avait pu voir dans la nuit. Puis il se chargea de descendre jusqu'à la chaloupe collée au flanc de l'Alvaro. Il tendit à Phadria sa main qu'elle accepta après une hésitation.

- Ou allons-nous ?
- Ça te dit aller marcher un peu ?

La brise légère faisait voleter doucement leurs cheveux sur leurs nuques baignées de fines particules d'écumes. Phadria y consentit, et se laissa ramener sur la berge. Ils s'éloignèrent rapidement de l'agitation autour de l'auberge et un peu partout sur Borto. Les hommes ivres marchaient sur leurs camarades morts. On criait et on riait pour rien. Des duels au premier sang étaient déclenchés de partout et pour n'importe quoi. Les hommes faisaient la queue pour pouvoir profiter des femmes, tant et si bien que cela se terminait en baston générale, et ils se mettaient à plusieurs sur elles. Ceci en tua plusieurs.

- J'ai horreur de cette île, confia Phadria au Capitaine Guadalmedina. Tout y est pourri.

Elle ne remarqua que maintenant la bouteille de rhum ambré qu'il tenait à bout de bras. Il haussa les épaules.

- Port-Argenterie n'est plus. Il faut bien s'occuper comme on peut.
- La dernière fois que j'ai mis les pieds ici, j'ai failli me faire retourner par tout un tas de marauds. Seize types. J'n'y suis plus jamais retournée.

Franco esquissa une grimace sous sa moustache.

- Même pour Angelica, seize ça fait un peu beaucoup.
- Tu as l'air de bien la porter dans ton cœur.

Il ne répondit pas. Ensemble, ils remontèrent cette allée de boue jaunâtre pâteuse et malodorante que Borto faisait appeler plage. Ils durent bien enjamber dix ou quinze bougres, ivres morts ou morts tous courts, qui le savaient ? Canërgen ait leur âme !

- On va faire semblant encore longtemps toi et moi ? lâcha finalement le Capitaine Guadalmedina en faisant glisser sur sa langue une large rasade de rhum, puis il la dévisagea de ses yeux gris, clairs et impénétrables, qui la troublèrent fortement.

Et comme elle ne lui répondit pas, il reprit, tout se posant sur un récif, face à elle et l'observant.

- Nous nous connaissions déjà. Tu ne peux avoir oublié cette nuit-là à Port-Argenterie. Tu m'avais même offert ton cul derrière les canons de douze !

Phadria se contenta de croiser les bras, peu encline à poursuivre la conversation.

- Redis-le encore une fois et c'est mon poing que je t'offrirai derrière les dents !

Il rit.

- J'en doute ! Mais tu peux toujours essayer !

Et il avait porté à ses lèvres encore la bouteille. Afin d'en descendre un bon quart.

- On se la finit à deux ?
- Je suis enceinte. Je ne bois plus.
- Ho.

Franco Guadalmedina laissa échapper un hoquet.

- Jusqu'à ce qu'il naisse ?
- Jusqu'à la naissance, oui.
- Tu as une idée de qui est le père ?

Il adressait la parole à Phadria comme s'ils étaient des amis de longue date, le rhum y aidant beaucoup fort probablement. Elle le sentait ivre. Elle se méfiait.

- Le père est l'homme que j'aime. Et qui m'aime.
- Tu connais le nom ?
- Son nom ne te parlera pas, car tu ne le connais pas. Il ne fréquente pas des gens comme toi. Et tu ne fréquentes pas des gens comme lui.
- ''Il ne fréquente pas des gens comme toi''. Des gens comme...des pirates ? Ça en est pas un ?

Phadria posa ses main sur son ventre.

- Non, ça en est pas un. Bientôt son bébé naîtra, et je suis déjà tout en joie à l'idée qu'il le voit. Atÿe nous a unit, mais la Déesse ne désunit jamais. Et même loin, ce qu'on aime restent toujours en nous.
- Où est-il parti ton prince charmant ?

Et il but encore.

- Un très long voyage. Une Odyssée par l'Ouest. Aux confins du monde connu. Il est parti repousser les limites de nos cartes maritimes, mandaté par Ariel...
- Il t'a prise pour une conne la belle, ça oui ! lança du tac-au-tac le Capitaine Guadalmedina. Une ''Odyssée''. Tu y crois sérieusement ? Il ne t'aime pas, sinon il ne serait pas parti. Ou il t'aurait emmené avec lui !
- Tu parles de choses que tu ignores. Je te parle d'amour, mais tu ne m'entends pas !
- Il s'est foutu de ta gueule j'te dit, insista le Capitaine Giadalmedina. A l'heure qu'il est, ton galant il est mort. Ou entre les jambes d'une autre, en train de toute l'arroser de lait ! Santé !

Encore une gorgée.

- C'est ce que tu as dis à ton esclave Ramienne avant de la laisser en arrière à Puerto-Blanco ? lui fit du même timbre de voix Phadria !

La réplique eut son effet, et Guadalmedina bondit sur ses pieds à l'instant où il la reçut !

- Naméra. Elle s’appelait Naméra. Dans le Sud, nous avons un vieux proverbe disant "qui va a la chasse perd sa place". En mer c'est tout l'inverse. Si on veut conserver sa place, il vaut mieux être très souvent en chasse ! Maintenant que tu connais son nom, prononce le une fois, une seule fois, et je te jure, je t'embroche sur ma rapière, d'une pierre deux coups, toi et le polichinelle qui s'empâte à l'intérieur !

Phadria n'osa rien répondre, ne trouvant aucune réplique digne de la menace à lui faire. Et puis à quoi bon, il était saoul ? Néanmoins, le seul fait d'entendre cet homme prononcer si directement une menace envers son enfant, le bébé de Théoden et son trésor le plus précieux, lui glaça les sangs. Elle venait de s'en rendre compte, elle ne connaissait rien de ce Capitaine tout de noir vêtu, ou presque rien, et ignorait si il était capable ou non d'une telle infamie. Elle songea qu'ils feraient mieux de regagner l'Alvaro de la Marca. C'est ce moment que choisit le pirate pour la saisir et lui voler un baiser. Phadria le repoussa dès l'instant où elle sentit ses lèvres piquantes de rhum sur les siennes, et sa langue sur la sienne ! Cette fois, ce ne fut ni la peur ni la crédulité qui prévalut, mais la colère ! Phadria Red repoussa Franco Guadalmedina avec tant de hargne et de force qu'il manqua de chuter, plusieurs pas devant elle ! Mais il sembla que cette sorte de lutte l'amusa, et il bondit, presque au sens littéral sur elle, la renversant presque, tandis qu'elle le repoussait à coups de bras et de coudes !

- Franco, lâche-moi !

Il semblait tout vouloir, sauf précisément la lâcher et déjà insinuait une main sous son jupon rouge serré à la friponne, remontant le long de ses cuisses ! Il lui fit mal. Alors, dans un réflexe qu'elle n'avait pas perdu, Madame Red fit jaillir entre ses doigts le couteau qu'elle tenait sous sa manche dissimulé, et vint l'appliquer sous la gorge du truand aux yeux clairs ! Franco mit quelques secondes à comprendre que sa vie était désormais en danger, et se retira sans un mot. Puis il tonna !

- Un couteau ! Tu te fous de la gueule d'Atye ou quoi ??!
- Tu es ivre !
- Et alors ?
- Arrête ça ! Éloigne-toi ! Je pourrai t'égorger sur l'heure, et comme un porc ! Mais je n'en ai pas envie.

Franco tendit sa main, l'air plus serein, le souffle moins saccadé.

- Donne le couteau d'abord. C'est pas bien ça, porter un couteau, pour une prêtresse.
- Je n'en suis pas encore une, sa calma Phadria en le lui remettant, sans oublier le second qu'elle gardait toujours dissimuler dans sa botte.

Ce fut dès cet instant que le Lieutenant Wallace arriva, comme sorti de nulle part. Il paraîtrait, que lorsque le Capitaine avait besoin de l'assistance de son frère de la côte, qu'il s'agisse pour le sortir d'une mauvaise passe tant que pour l'empêcher de faire une bêtise, ce dernier accourait sur la minute ! Il entoura Phadria de son bras, et les deux s'éloignèrent d'un pas plus sûr, rebroussant chemin. Guadalmedina reprit sa route, errant comme âme en peine en bord de mer.

- Il vous a fait mal ?
- Oui.

Phadria crut même, sur le coup, qu'il l'avait faite saigner. Elle voulait se changer immédiatement, prendre un bain puis se fondre sous ses draps, et ne plus repenser à cet incident !

- Il a l'alcool très mauvais, faut pas lui en vouloir. Sobre, il n'aurait jamais malmené une donzelle, s'excusa Wallace.

~




- Madame Red, vint la réveiller le mage gris le lendemain alors que le soleil demeurait haut dans le ciel, il vous faut partir.

Phadria repoussa les draps de sa couchette d'un geste, ébouriffant sa crinière brune. Elle venait de rêver de son aimé, et déplorait ce réveil de Wallace qui la privait de quelques secondes infiniment précieuses dans les bras de son beau Commodore.

- Pardon ?
- L'Alvaro de la Marca est sur le départ. Le Capitaine Guadalmedina ne prend jamais de femmes à son bord. Il vous veut sur le plancher des vaches au plus vite, qu'il puisse lever les ancres.

Phadria se leva d'un bond !

- Où est-il ? Où est Franco ?

La détermination la plus radicale se peignait, et de façon fort peu agréable, sur le visage habituellement souriant de la jeune femme. Elle n'eut aucun mal à trouver la cabine, grande et lumineuse, de Franco Guadalmedina, ce dernier assis à son bureau, sextant en main. L'astrolabe et deux boussoles trônaient à côté de lui, posés sur des cartes maritimes.

- Aye ! C'est quoi cette histoire ?! Tu te fous de moi ?

Il leva vers elle ses deux yeux clairs, reposant son sextant.

- Et bien ? Allons donc ! Quelle histoire ?
- Tu me sommes de quitter l'Alvaro parce que tu ne veux pas de femmes à ton bord ! C'est quoi ton problème Franco ? Je ne risque pas, jamais, c'est hors-de-question, de retourner sur Borto, et d'y moisir attendant le passage d'un autre navire ! D'ailleurs vu l’état avancé de l’avilissement de ce banc de merde qui se fait nommer île, aucun navire ne viendra y faire son ancrage avant des lunes et des lunes !
- Peut-on parler calmement ? Plutôt que s'énerver.

Il lui indiqua l'un des deux fauteuils d'allure bien noble et confortable, face à son bureau et donc-à-lui-même.

- Chocolat ?
- Quoi ?

Il tendit à Phadria une choppe emplie d'un liquide bien terreux, de couleur brune et à la senteur fort étrange pour la jeune femme !

- Du chocolat. Fort rare, le chocolat ! Une graine du Nouveau Monde, que les Grands de Ram et d'Oro commencent à fortement apprécier ! On en fait de la poudre, et de là, mélangé à l'eau et au miel, un grog fort consistant et bon en goût, tant nourrissant qu'on pourrait faire tenir un homme toute une vie en ne le faisant boire et manger que de ça. C'est aussi très bien pour dégriser, et passer le rhum, le lendemain. En vérité, c'est encore mieux avec du lait et de la pâte de mil battu, et chauffé.
- C'est bon, c'est vrai, reconnut Phadria après avoir bu une gorgée de cet étrange élixir. Maintenant explique-toi.
- Les femmes à bord de l'Alvaro de la Marca sont interdites. Tu conviendras avec moi, Red, que ces choses-là n'attirent que révolte et bagarres, turbulence, inconstance et indiscipline parmi les marins. Mais rassure-toi, je ne suis pas misogyne. Je traite les pd encore plus durement.
- Franco ! le coupa Phadria. Ne te fous pas de moi s'il-te-plait ! Je viens de voir passer Angelica sur le pont principal à l'instant. Tu l'as invitée à ton bord toi-même, hier matin. J'étais là !
- Oui, mais Angelica a de la poudre ! Et puis elle reste une exception.

Et il s'était saisis de son compas, reportant des distances sur la carte sous ses yeux, encore et encore. Phadria dû se forcer à terminer son chocolat afin de ne pas lui envoyer son poing à la figure, et parvint à se calmer.

- Franco. Borto Pelo est tout sauf un endroit où mettre au monde un enfant.
- Oui, je suis d'accord.
- Donc tu ne vas quand même pas m'obliger à rester là-bas. Je t'ai avoué hier avoir failli me faire violer la dernière fois que j'y étais ! Tu as quand même plus d'amabilité que ça ! Tu n'as qu'à passer sur tes règles à la con, pour une fois ! Nous ne sommes plus à Port-Argenterie, personne ne t'en voudra !

Franco Guadalmedina leva alors vers Phadria un regard chargé de facétie et de profond égarement. Il croisa les bras sur sa poitrine, sa chemise demeurant ouverte au-niveau des trois premiers boutons.

- Red, es-tu disposée à écouter ce que j'ai à te dire ?

Elle avait un bien mauvais pressentiment, mais jugea plus prudent de n'en rien montrer. Leur altercation de cette nuit lui revenait sans cesse en tête. Elle pensait à ce qu'il allait avouer qu'il crevait d'amour pour elle, depuis cette première nuit à Port-Argenterie, que cette entreprise dans les Îles de Jade avec Wallace avait pour but de la retrouver ou une connerie de ce genre. Rien au monde n'aurait pu la préparer à entendre les mots qui suivirent.

- Tu n'as pas dix-mille options possibles, Phadria. Je peux te laisser embarquer à bord de l'Alvaro, mais j'y ai fixé un prix. Ce navire est mon joyau, ma fierté, mon dû et mon héritage. Je m'en vais pour une expédition bien périlleuse ; faire renaître la piraterie ! Rien que ça. Je n'ai plus vingt Tours à présent, et je dois penser au futur.

Il haussa un sourcil vers elle.

- Après tout, qu'est-ce qui fait si bien la caractéristique d'un Roi ? L'immortalité. L'immortalité de son nom. De sa lignée. Il me faut un héritier. Un fils qui reprendra l'Alvaro de la Marca, qui en sera digne. Et à qui je pourrai abandonner les rennes de mon nouveau royaume, lorsque je l'aurai conquis. Mais pour avoir un fils, il me faut trouver une reine. Quelqu'un qui aurait toutes les...qualités nécessaires pour me satisfaire.

Il lissa ses cheveux de ses mains, mêlant ses doigts à ses mèches brunes cascadant dans son dos, se laissant aller en arrière sur son fauteuil un instant, puis reprit après s'être resservi un verre de chocolat.

- Je veux que tu sois ma femme, et que tu portes mon héritier dans ton ventre.

Phadria avait hésité entre éclater de rire, ou sauter sur cette homme pour l'étrangler. Elle jugea dans la seconde option déplairait à sa Déesse, et cela ne lui attirerait, à elle, que des ennuis. Mais elle ne put retenir un rire !

- Tu rêves ! Tu es encore ivre ! Tu dors debout !
- Je n'ai pas terminé. Si tu acceptes, je te ferai Commandante en première de l'Alvaro de la Marca, tu y seras Capitaine à mes côtés. Tout ce que je possède, tous mes biens, tout mon or, absolument tout te reviendra, tout comme il me revient déjà. Nous partagerons tout. Je te couronnerai reine, tu régneras sur ce royaume que j’édifierai sur les Grand'Eaux et je ne t'obligerai pas à rompre tes vœux, si il s'avère que tu souhaites réellement intégrer le culte d'Atÿe.

Phadria demeurait choquée.

- Tu crois que l'Amour s'achète avec une couronne ?
- Ça n'est pas ton amour que je recherche. J'en ai eu bien assez pour mon compte, de l'Amour.
- Franco, je...
- Le marché me semble équitable ! J'y ai réfléchi toute la nuit ! la coupa ce dernier. Et je ne m'en prendrai pas à ton enfant.
- Qu'adviendrait-il de lui ?
- C'est le fils d'un mort. Il n'a aucun avenir. Je me fiche bien de lui ! Mais en échange tu m'épouseras. Tu porteras mon nom. Tu seras ma femme. Et tu m'appartiendras sur terre comme sur mer.

Phadria fit non de la tête. Désormais ses mains tremblaient. Si c'était là une sorte de jeu cruel de la part du Capitaine Guadalmedina, cela ne la faisait plus rire. Même lui, se fit-elle réflexion, elle ne l'avait pas vu sourire !

- Je te laisse un peu de temps pour décider, Red. Le marché est équitable, tu sais comme je tiens à mon navire, à en être le seul maître !
- J'en aime un autre, Franco ! Comment peux-tu, seulement oser me demander ça !
- Tu aimes un mort ! Un mort ou un homme qui en tout cas t'a oublié ! Si ton galant était toujours en vie et épris de toi, crois-bien que je me serai passé de tels imbroglios ! Alors tu choisis. Tu acceptes, et fais voile avec moi, avec nous. Ou tu refuses, et je te laisse ici !
- Mais tu t'entends ! Me laisser à Borto ! Avec mon bébé à naître ! Il n'y a rien ici, c'est une île boueuse ! Tu as embarqué la plupart des boucaniers encore en vie avec toi ! Il y a une pute pour cent hommes, ici ! Que crois-tu qu'il adviendra de moi, si je reste ? Et de mon enfant ! Comment pourrai-je l'élever dans cet enfer ! Cest hors-de-question, jamais tu m'entends, jamais je ne verrai grandir l'enfant de mon aimé ici !
- Alors nous avons un accord ?
- Il n'est rien de tenir dans son lit le corps d'une femme si elle ne répond en donnant aussi un petit peu de son âme, Franco ! Ce qui ne s'obtient pas par contrainte ! Tu crois vraiment que l'amour s'achète ou se prend par la force ? Réponds-moi ! Mais réponds-moi, merde !
- Je me fiche pas mal de ton amour, ma belle ! Ce qui est en train de se solder ici, c'est une place pour toi à bord de l'Alvaro de la Marca.
- Tu es bien trop cher !
- Et je me trouve généreux et non négociable.
- Pourquoi ne pas engrosser Angelica putain ?! Tu n'aurais jamais à la forcer elle !

Franco etouffa à peine un rire en terminant son chocolat.

- Angelica, cette putain ? Et ne pas être certain d'être le père de mon enfant ? Tu crois que j'ai envie d'une pute pour porter mon nom et mon héritage ?
- Tu n'aurais qu'à échanger nos places à bord dans ce cas ! Cela serait plus simple pour tout le monde ! Tu ne peux pas me faire un choix pareil, Franco !
- Angelica a de la poudre à tire-lago pour monnayer sa place à mon bord ! De nos jours et sur les mers la poudre est aussi rare que l'or, si ce n'est plus ! Toi que peux-tu proposer de mieux ?

Phadria sentait l’échauffement la travailler de plus en plus, se coupler à la fatigue. Elle tremblait des pieds à la tête, se voyant prise dans un piège, un piège affreux, et y chuter tout doucement, au ralenti sous ses propres yeux...

- Je n'ai ni parent haut-placé ni or, tu le sais bien.
- Tout à fait. Je le sais très bien. En revanche tu as des cuisses qui me conviennent tout à fait, un vie passée à jouer la petite garce pour Korlanos sur les Grand'Eaux, et maintenant les faveurs d'Atÿe ! Et je sais que personne mieux que toi ne conviendrait pour régner à mes côtés sur la flibuste et porter mon fils.
- Alors c'est ça ! explosa Phadria. Simplement ça !? Mes cuisses, mon passé à bord sous le pavillon noir et mon envie de rejoindre le culte d'Atÿe ! Ces trois arguments de merde te suffisent pour me détruire et détruire toutes mes aspirations à venir dans ma vie ?!

Franco commença à hausser le ton à son tour, se resservant du chocolat. Ses doigts bagués se serraient sur la hanse de la tasse.

- Je te laisse faire ton choix, Red ! Cesse de gueuler ! Cela m'énerve !
- Mais va te faire foutre ! Je gagnerai les îles de Jade en chaloupe ! En radeau si il le faut ! Jamais, jamais tu m'entends, je ne t'épouserai !! J'irai jusqu'à Athor !!
- Vas y. Je te fais même don du canot de rade de l'Alvaro. Je doute juste qu'avec la fusillade qu'a subie Kaer, tu y sois bien accueillie à ton arrivée. Supposant que tu y arrives ! Et que tu ne perdes pas les eaux en pleine mer, sur ton radeau !

Phadria se leva, renversant la chaise derrière elle  tant elle tremblait !

- Parles-tu sérieusement ?? Tu m'abandonnerais sur Borto-Pelo après avoir sauvé ma vie ?! Comme ça ! Et tu arrives à me regarder dans les yeux après m'avoir dis ça !! Franco, j'en aime un autre !!! Peux-tu comprendre ça ?? J'en-aime-un-autre !!!
- Un mort !

De rage, de fatigue, de douleur et de désespoir, les larmes commencèrent à couler sur les joues de Phadria, tandis qu'elle sentait le sol se dérober sous ses pieds. Il ment ! C'est un cauchemar ! Il n'est pas sérieux !

-Franco, je t'en supplie... Je ne t'ai jamais fais de mal. Tu es injuste. Tu ne peux...Tu ne peux pas...exiger ça de moi.

Ce dernier soupira, visiblement énervé à son tour.

- Je ne veux que ton bien ! Tu t'es entiché d'un mort, Red ! Je t'aide à avancer, je t'offre un royaume !
- Franco s'il te plait ! Je travaillerai gratuitement à ton bord, je me mettrai à ton service, je soignerai tes blessures après les raids de l'Alvaro si il le faut ! Mais s'il te plait, je t'en prie, ne m'oblige pas à ça, je ne pourrai rien imaginer de pire, rien ne me ferai plus mal, et tu le sais, tu le sais, putain !

Et elle hurlait, encore et encore, crachant à son visage qu'il le savait, qu'il la tuerait en l'obligeant à l'épouser, que jamais elle ne le ferait !

- Je sais surtout que tu es démunie, tu ne portes plus les armes et tu n'es pas encore capable d'user de magie cléricale. Je t'ai dis que ma proposition n'était pas négociable !
- Pourquoi ne pas me lier avec des cordes et me traîner jusque dans tes geôles dans ce cas ?! Autant vaut !!!
- Et te forniquer par la force chaque fois que j'aurai besoin de me rincer dans quelqu'un ? Je t'en prie Red, nous avons dépassé ce stade tous les deux, tu ne crois pas ?

Phadria se laissa choir, se rattrapant au bureau, presque appuyée, allongée dessus. Elle perdait l'équilibre. Elle chutait. Je vais le tuer. Je dois le tuer. Je panique ! Seigneurs, Atÿe, aidez-moi !

- Franco s'il te plait. Sois au moins honnête ! Pourquoi moi...

Le Capitaine Guadalmedina parut touché au cœur par l'air désespéré de Madame Red, et il choisit de lui faire réponse affligeante, redescendant par là d'un ton.

- Ma naissance porte le signe du mensonge, de la trahison et de la mort. C'est durant l'enfance que tout se joue. Peut être qu'avoir une prêtresse d'Atÿe a mes cotés arrangera mes affaires. Je n'ai jamais eu de chance en amour.
- Tu es venu jusqu'à moi pour être sauvé ?
- Je suis peut-être maudit en amour Red. Mais mon destin c'est d'être roi. Et tu seras ma reine !
- Je ne me suis jamais autant écrasée devant quelqu'un qu'aujourd'hui devant toi ! Voila bien la preuve que je l'aime de l'amour véritable, plus que tout, plus que moi-même !! Tu ne peux pas m'obliger à ça !!
- Tu aimes un mort !!! se mit soudain à crier le Capitaine Guadalmedina, se levant à son tour et tapant du poing sur la table ! Et quand bien même ne le serait-il pas, ou était-il, ton galant, lorsque la garde Blanche de Kaer t'a passé la corde au cou ??! Je n'ai vu personne dans la foule, hormis Wallace, s'élever contre tes bourreaux pour sauver ta vie ! TA vie !! Pendant que tu fonds en larmes à mes bottes comme une pauvresse ton bougre est certainement en train de jouir dans une ou deux elfettes de Teikoku ! Ne m'as-tu pas dis qu'il était parti vers l'Ouest ?
- Mais que t'ai-je donc fais cette nuit-là à Port-Argenterie pour que tu sois si cruel avec moi aujourd'hui !?
- Cruel ? Tu me trouves cruel, moi ? JE SUIS CRUEL AVEC TOI, RED ??! Je t'offre mon vaisseau, ma belle, l'Alvaro de la Marca, le dernier fleuron encore en flots d'Argenterie. Tu disposes à ta guise de mon or, l'intégralité de mes coffres, tu commandes mes hommes, je t'offre la mer, la liberté, l'infini. Et en contrepartie, moi, je dispose de toi, quand je veux ! En nuitée ou en journée ! Sobre ou ivre ! Par l'avant ou par l'arrière! Quand je veux et comme je veux !! Et il n'est nullement question de cruauté, simplement de respect mutuel et de service respectif !!!
- Tu penses vraiment que...
- J'ai choisi de me montrer respectueux avec toi Red, la coupa derechef Franco de la rage entre les dents. Mais si tu m'exaspères, ça se passera autrement !! Je pourrai faire en sorte que ça soit beaucoup moins plaisant ! Beaucoup plus douloureux...ou humiliant pour toi ! Prends-en note ! Et cesse de m'importuner avec des bêtises de gamine ! Maintenant si ça ne te convient pas, tu prend ta malle et tu dégages mon pont !!! l'Alvaro lève l'ancre sur l'heure !

Il s'était levé pour donner les instructions pour le départ.

- FRANCO !!! JAMAIS JE NE T’ÉPOUSERAI !! JE NE RETOURNERAI PAS SUR BORTO !!! TU VAS RENONCER A CETTE FOLIE TU M'ENTENDS ?! TU M'ENTENDS !!

Il était déjà loin. Phadria Red fondit en larme.

- SOIS MAUDIT !!!

~



Phadria Red était dans sa cabine, équipée comme elle le pouvait, son couteau fermement serré entre ses doigts. Elle ne voulait pas tuer. Elle ne voulait pas détourner d'elle le regard d'Atÿe. Rien ne serait pire pour elle ! Rien ? Vraiment ?

Borto-Pelo comptabilisait les morts par dizaines après leur dernière réjouissance, et toutes les raisons étaient bonnes ! Alcool ! Ripaille ! Noyade ! Débauche ! (oui, il était possible sur Borto-Pelo de crever à cause de la débauche !) Bientôt, l'air de l'île serait chargé de pestilence, de mort et de maladies. Des mouches par essaims envahiraient le port. Puis les vers. Et avec eux les maladies. Comme si Borto n'était pas assez pourrie comme ça ! Récemment touchée par le scorbut ! La gangrène ! La vérole ! Puis les maladies des putes ! Sans parler des vermines ! Les tiques ! Les poux ! Les puces !

Non, pour rien au monde Phadria resterait sur Borto ! Admettant que le bébé de Théoden survive à l'air vicié et la vie malpropre, comment le nourrirait-elle ? Comment se nourrirait-elle ? Se faire boucanière ? Avec un bébé tétant encore le sein ? Elle n'aurait pas trente-mille solutions. Il lui faudrait putasser à son tour. La seule idée de s'abaisser à telle horreur sur Borto alors qu'il y avait quelques lunes à peine Théoden l'avait conduite dans un palais sur La Verte lui fila une envie de vomir, et elle cracha une sorte de bile par le hublot de sa cabine !

Alors épouser Franco. Épouser Franco. Atÿe, aide-moi. Comment Théoden pourra-t-il le comprendre ? Comment pourra-t-il me pardonner ?

Elle serra fort dans la poigne de sa main son dernier couteau. L'Alvaro s'éloignait doucement de Borto-Pelo. Il ne lui restait qu'une seule option. Monnayer la vie de Guadalmedina contre une place à bord de l'Alvaro de la Marca. Il allait venir la chercher. Dès que cette porte s'ouvrirait, elle viserait le ventre ! Son temps lui sera compté, mais il lui en restera tout-de-même assez pour analyser sa propre situation et revenir sur ses exigences ! Dire qu'à l'époque elle avait vu -le temps d'une soirée, certes !- le parfait Capitaine, le ''prince charmant'' en cet homme bien fait de sa personne qu'était Franco !

Lorsqu'on vint la chercher, Phadria ne trouva pas le Capitaine. Ne souhaitant pas s'exiler elle-même de la lumière d'Atÿe pour rien, elle n'attaqua pas. Donc on la désarma. Et on la tira par les poignets et la chevelure jusque sur le pont principal, où Franco Guadalmedina se trouvait bel et bien, et où, chose terriblement plus inquiétante, il avait fait dresser la planche, parallèle au bastingage de l'Alvaro, s'enfonçant de plusieurs pieds au-dessus du niveau de la mer ! Et sous la planche, une chaloupe.

- Arrêtez ! Franco, arrête !

On la tira jusqu'à ce qu'elle fut totalement sur la planche, les jambes tremblantes. Phadria avait mal à la tête, mal au cœur. Tant d'agitation inquiétait son bébé ! Dans son dos, la pointe acérée de sabres l'empêchait de faire demi-tour ! Elle se laissa choir, le dos brisé, le ventre lourd, incapable d'agir !

- Franco, pleura-t-elle. S'il-te-plait, je n'y retournerai pas...
- Mes conditions sont-elles acceptées, Red ?
- Je devais l'épouser... Je devais l'épouser, lui...

D'un coup de botte, le Capitaine Guadalmedina fit basculer la planche de haut en bas, menaçant de faire chuter Phadria !

- M'ACCEPTES TU COMME ÉPOUX OUI OU NON ???
- Franco ne fais pas ça !! Arrête, s'il te plait, arrête !!
- A la bonne heure ! Rendez-la à Borto !

Il s'en retourna, visiblement peu intéressé par le sort de Phadria ! Ses lieutenants se précipitaient déjà sur la planche, sabres en bout de main ! Phadria dû reculer, mais plus elle reculait, plus sa stabilité étaient grandement mise à l'épreuve ! Et en bas... L'eau. La chaloupe. Elle ne savait même pas si elle parviendrait à nager et monter à la surface si elle tombait à côté de la chaloupe en contrebas ! Son ventre ne l’entraînerait-il pas directement par le fond ? Devrait-elle ne rien lui céder ? Se laisser mourir ? Le bébé de Théoden, je devrai sacrifier l'enfant de Théoden ? Jamais !

On la fit reculer encore, et là elle perdit l'équilibre ! Déjà, les pointes de sabres la malmenaient de partout, et elle criait de peur que l'une d'elle ne perce son ventre ! Elle s'y accrochait avec l'énergie du désespoir, avec ses doigts, bientôt en sang ! Le Capitaine à la cape Noire était déjà loin sur le pont, au niveau du passavant bâbord !

- Noon ! Arrêtez ! J'accepte ! J'accepte tes conditions !

Et elle hurla afin que tous -mais surtout Franco- l'entende !

- JE SERAI TA FEMME !

On la rattrapa à la seconde où elle basculait dans le vide ! Franco Guadalmedina avait été prompt comme la foudre. Il lui tendit sa main ouverte, qu'elle saisit, puis la ramena à bord. Et tandis qu'il l'enlaçait, plus par politesse qu'affection, il leva au-dessus de sa tête son tricorne en glapissant :

- La cérémonie aura lieu demain !

~



Ce fut probablement les deux pires journées de la vie de Phadria. Elle se sentait trahie. Elle avait l'impression d'avoir trahis. Franco lui apparaissait comme un démon. Un Roi mille fois cruel, se plaisant à damner tout un peuple autour d'un échafaud, pour son seul plaisir. Il n'y avait pas de réponse à pourquoi. Il n'y avait pas même de pourquoi.

L'Ours de la Verte lui avait dit, en son temps, que c'était la nuit qu'il était beau de croire en la lumière. Phadria se réfugia dans la prière, espérant trouver là le réconfort dans la lumière divine d'Atÿe, qui n'était qu'amour, compassion et réconfort. Son âme en fut apaisée, et peu avant la cérémonie elle put obtenir de Franco des négociations. Tout d'abord, elle ne partagerai pas son lit. Il la fit quitte d'une chambre à part, mais insista pour qu'ils partagent la même cabine, lui étant bientôt époux, et elle épouse, ils se devraient de conserver les apparences à bord. Selon Guadalmedina, il disposait d'un mur à pivot dans sa cabine, et derrière ledit mur une chambre petite, mais confortable. Phadria dormirait ici avec son bébé, quand il naîtra. Ensuite, elle cherchait à intégrer le culte d'Atÿe, donc obtint de Franco qu'il la pourvoie d'un prêtre ou bien d'une prêtresse d'Atÿe, afin que celui-ci, ou celle-ci, la forme à son office ainsi qu'aux dévotions. En troisième lieu, il voulut bien lui accorder le soin de conserver son propre nom, à savoir Red. Enfin, Franco désireux d'imposer son autorité et sa couronne sur les mers, Phadria ne serait sa femme qu'en mer. Sur terre, elle serait de nouveau Phadria Red, et non plus Phadria Red Guadalmedina.

La cérémonie se passa comme on peut l'imaginer, à la façon de pirates. Peu souciés par le fait que leur Roi-Capitaine décide du jour au lendemain de se marier, avec une parfaite inconnue qui plus était, sur le point de donner la vie pour couronner le tout, les flibustiers virent là davantage l'occasion de bombancer et s'enivrer que tout autre chose. Assise à côté du Capitaine Guadalmedina, sur le pont de l'Alvaro, tous deux sur deux des sièges de sa cabine, Phadria Red avait l'impression d'être un mouton qu'on menait à l'abattoir. Elle trahissait Théoden. Elle était en train de le trahir. Comment trouverait-elle le courage de le regarder dans les yeux afin de lui dire qu'elle s'était mariée avec un autre, un pirate, lorsqu'il reviendrait de son Odyssée ? Et tous leurs rêves ? Et leurs caresses ? Et leurs promesses soufflées à la face de la lune ? Phadria ne les savait pas perdues. Guadalmedina ne pourrait jamais lui enlever ces souvenirs-là.

- Garde-le toujours sur toi, lui susurra Franco à l'oreille tandis qu'il roulait en un parchemin l'exemplaire unique du contrat de mariage qui les liait désormais, sur la mer, l'un à l'autre sitôt que les deux partis l'eurent signé. Et souviens-toi, lorsque tu essaieras de te convaincre du contraire, que tu es désormais abolie Red et rebaptisée Guadalmedina. J'ai honoré mes engagements envers toi, et j'attends donc de toi que tu honores les tiens.

Elle s'était saisie du document, du bout des doigts. En un tel moment son âme eût été inondée de plomb fondue que la belle aurait moins souffert. Aimer est le péril et la force de l'âme, disait-on. En ces instants, et avec l'aide d'Atÿe, Phadria choisit que son amour pour Théoden, pour leur enfant, serait sa force.

- Qu'est-ce qui te fais croire que je ne brûlerai pas ce document et fuirai l'Alvaro sitôt que tu auras le dos tourné ? lui fit-elle en réponse sur le même souffle d'outre-tombe susurré.
- Car tu n'es plus une pirate, la belle ! Les pirates n'ont aucune parole. Les prêtresses en revanche, tiennent leurs engagements ! Brûle-le si tu le veux ! Libre à toi de te parjurer devant ta Déesse avant même d'avoir rejoint son culte. Tu auras ainsi la certitude de ne jamais pouvoir l'intégrer ! Quant à fuir l'Alvaro de la Marca... Ha ha ! Il faudrait que tu sois vraiment une dinde pour jeter aux abysses une situation comme celle que je t'offre ! Tu ne trouveras jamais mieux ailleurs ! Et tu le sais !

Phadria baissa la tête, vaincue. Franco Guadalmedina avait pris grand'soin d'invoquer Ariel et Atÿe lors de la cérémonie, afin que Phadria puisse prononcer ses vœux sous le regard de ces deux Déesses. Le mariage était une affaire sacrée aux yeux d'Atÿe. Franco avait raison. Si elle se parjurait aussi abjectement alors que son époux avait tenu parole, dans le meilleur des cas elle devrait renoncer à toute ambition cléricale. Dans le pire...Dans le pire des cas, Atÿe se détournerait d'elle et de son couple tant infligé.
Tandis que des chants de la flibuste s'élevaient haut sous la voûte étoilée, sous des parfums de mers et de bières, Phadria lâcha à l'attention de son mari, d'une voix froide, sans larmes, sans regard, sans visage :

- Théoden. Il s'appelle Théoden. Retiens bien son nom, car lorsqu'il rentrera de son Odyssée, il te tuera. Toi et ton héritier. Tu n'es rien de plus qu'un mort en sursis maintenant.

Guadalmedina de son siège, se pencha sur Phadria pour embrasser à son oreille les termes suivants, de façon mielleuse :

- A la bonne heure ! Je bénis son nom. Que Canërgen embrasse de ma part l'âme de ton galant ! Qu'il sache que je prendrai bien soin de toi !

Phadria n'avait pas souvent pensé à son mariage avant ces derniers mois. Elle aurait pu l'imaginer de mille et une façons, de mille et une couleur. Il lui laissait un goût de cendre derrière les lèvres, et une image anthracite imprimée sur la rétine. Rien ne ressemble plus à l'amour que l'enfer. Angelica, qui aurait volontier prétendu au poste de la jeune mariée, aurait pu le confirmer. Franco lui avait clairement fait comprendre qu'il ne serait pas cocu. Le contrat de mariage signé sous le regard de sa Déesse, roulé sous sa chemise, paraissait incendier la poitrine de Phadria de mille feux.

~



La "cabine" qu'offrait Franco Guadalmedina demeurait la plus petite qu'elle eût pu voir de sa vie. Elle ne montra cependant rien de sa déception, qui prétendit qu'elle lui convenait, du moment qu'elle était loin de lui. En vérité, un simple mur les séparait. Et cela sera comme ça durant des Tours...

Le mariage fut passé. Le Capitaine Guadalmedina tenait à consumer sa nuit de noce. Plein de vin et d'alcools en tout genre, il la brusqua !

- L'amour ne s'achète pas Franco, lui balança-t-elle au visage tandis qu'il tenait serré le sien entre le pouce et l'index, l'offrant à sa toute-contemplation.
- Je sais. Mais je n'ai plus besoin de t'acheter. Tu t'es déjà vendue.

Elle avait repoussé le contact de sa main sur son visage en secouant la tête. Sa chambre à elle était suffisamment petite pour que Franco vienne envahir son espace personnel !  Il la tenait plaqué entre lui et le mur, prêt à la renverser sur le lit, apparemment. De sa peur, Phadria ne montra rien.

- Aujourd'hui je me marie, reprit Franco à moins d'un pouce du visage de sa femme. J'offre l'Alvaro de la Marca, mon héritage, mon bien le plus précieux, l'un des derniers navire de renom de la piraterie, à une femme vêtue de rouge qui me regarde dans les yeux, me clamant sans même frissonner qu'elle en aime un autre. Que veux-tu que cela me fasse, Red ? Je ne t'ai pas épousé par amour.

Et soudainement, sans aucune douceur, il lui agrippa les cheveux d'une poigne forte, puissante et masculine, la tira jusqu'à lui ! Il jouissait de ce pouvoir, cette force physique qu'il avait sur elle ; Phadria le lisait en ses yeux. Ses yeux que l'eau-de-vie embuait !

- Et ton cœur que tu dis ? Hahaha ! Mais j'en ai pas grand chose à foutre de ton cœur !

Phadria le repoussa, tentant de se libérer de cette étreinte dangereuse, de cet étau qui s'était refermé sur elle !

- Lâche-moi ! Lâche-moi si tu ne veux pas mourir !
- Tu te trompes mon épouse !

Il s'était approché de son oreille, très très près. Et ses lèvres caressaient sa peau lorsqu'il les bougeait. Franco Guadalmedina avait l'alcool exécrable.

-  Ce soir c'est notre soir. J'aurai préféré que ça soit plaisant pour toi aussi, bien sur, mais je ne peux pas t'obliger à jouir, hein ? Alors ? Tu comptes faire un effort pour notre nuit de noce ? Ou pas ?

Et il la brutalisait ! La secouait comme une poupée de chiffon ! Et très vite, il s'attaqua à lui oter sa chemise, qu'il ne prit pas le temps de déboutonner, sans doute impatienté par les effets de l'ivresse, et dont il fit sauter les attaches avec rudesse, voire même cruauté, dénudant la poitrine de sa belle !
- Sinon quoi ! lui cria Phadria contenant admirablement sa panique. Tu violerais une prêtresse d'Atÿe, Déesse de l'amour ?
- Tu n'es pas encore prêtresse !!

Franco Guadalmedina ivre avait l'air d'un monstre, hargneux et bavant. Phadria retrouva une part de son calme, et le regarda dans les yeux. Lui aussi s'était calmé.

- Le ferais-tu quand même ? Franco...

Un silence était tombé entre les deux personnages, durant lesquels un intense échange de regard eut lieu. L'expression haineuse et d'appétence fondit sur le visage du Capitaine comme neige au soleil. Il parut, l'espace d'une demi-seconde, presque aussi perdu et innocent qu'en son premier jour en ce monde. Il desserra ses doigts de la chevelure jais de Phadria Red, avec lenteur, et recula d'un pas. Une ombre passa entre eux, portant le châtiment de leur triste union.

- ...Pas ce soir. »

Franco Guadalmedina récupéra sa bouteille d'eau-de-vie sur le chevet, et quitta la chambre de sa femme, tournant les talons sans demander son reste, l'esprit exilé en un chemin qu'il était le seul à pouvoir emprunter.

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Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main
Et fais-moi des serments que tu rompras demain
Et pleurons jusqu'au jour.
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Phadria Red
Je suis à toi pour toujours
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MessageSujet: Re: [Terminé][Solo Phadria] Je suis à toi pour toujours...   Mar 9 Aoû 2016 - 1:13

Elle avait scellé le serment dans le sang parfumé
" Nous ne nous séparerons jamais,
Car le paradis jaloux veut nos cœurs nous voler. "
Là, je criais :
" Reviens-moi !
Je suis né épris pour toi d'amour !
Alors pourquoi le destin se dresserait-il entre nos jours ?"

Cradle Of Filth






CHAPITRE FINAL




L'on pouvait dire de Port-Argenterie que la cité était d'une disposition volcanique que la moindre étincelle suffisait à allumer. A l'image de ses habitants. Souvent, lorsque la lune était bien noire et cachée par un ciel nuageux épais, les tavernes sur le port s'animaient et on y jouait, et on y buvait. Phadria avait tout juste vingts Tours, elle était à Argenterie depuis peu, mais venait déjà d'acquérir sa place d'Officier à bord du Galion Déité, ainsi qu'une réputation croissante à terre. Madame Red était ce que l'on appelait dans le monde de la piraterie la parfaite Wench. Toujours rieuse, le bas de jupe de brocart élargi par des rubans de dentelle, fermés sur un jupon lui-même serré à la friponne, la jarretelle à la jambe et les tatouages au col et aux bras, à la dernière mode de ce petit monde, la rumeurs de la beauté de Madame Red courrait de par les quais. On la disait jeune, drôle, chipie et offrant à désirer ce que tous les hommes du Port pouvait bien désirer. On disait aussi qu'il fallait la courtiser, la petite garce, et qu'elle en avait laissé plus d'un se ruiner sans jamais ne leur accorder ne fut-ce que l'ombre d'un regard ! Madame Red était une gourmande, et son appétit paraissait insatiable sitôt que le Galion Déité touchait terre. Et pour cause, dans la fleur de l'âge, le diable au corps, elle ne s'offrait qu'aux noms les moins communs d'Argenterie, et l'expérience et le renom la ravissait bien plus que la jeunesse et les premières armes !

Elle aimait aussi beaucoup les jeux, et buvait aussi bien qu'un homme ! Ce soir-là, la diablesse devint la championne de l'équipage du Galion Déité contre ceux du Victoire dans le concours de beuverie qui se jouait à la Taverne du Boucaud Enfumé. Le principe des paris demeurait simple. Se dressaient sur la table entre la vingtaine d'hommes et de femmes un monticule d'écus d'or, d'argent et de bronze, pièces de huit comprises, qui se jouait. L'équipage qui ne pouvait plus surenchérir perdait la partie et en subirait le coût ! Sur cette même table, les pichets de rhum foisonnaient, vides ou à demi-vides. Et tout autour l'on y riait et l'on y pleurait de rire à force de boisson !

« Abaissez le pavillon tas de marauds ! leur fit Red perchée le cul surélevé sur sa chaise. Je relance de deux !

Et elle avait balancé sur la table deux pièces de huit, extirpées de sa jarretelle le plus naturellement au monde !

- Je suis ! ricana l'un des marins du Victoire en prenant place face à elle.
- Tu es sacrément couillu, toi ! rit Madame Red tandis qu'on remplissait quatre pichets de rhum !

Elle s'envoya derrière la langue les deux chopines sans demander son reste, tapant dans les mains de ses camarades, levant haut le point une fois que ce fut fait et entamant le fameux refrain des "filles d'Argenterie".

- Porte tes couilles ! Porte tes couilles ! Red en a de plus grosses que toi !

Le forban fit bonne rasade de ses deux chopine, il y eut des rires, des exclamations et le jeu pu se poursuivre !

Jusqu'à l'instant où claqua sur ses gonds la porte du Boucaud Enfumé et que parurent deux hommes à l'allure sombre. Le premier surpassait d'une bonne tête le second, le visage bien rasé, la moustache et le bouc taillé, à demi-dissimulés sous l'ombre d'un ample tricorne garni de plumes noires. La large cape de même couleur qui couvrait ses deux épaules battait le sol à chacun de ses pas, qui se voulaient fermes et assurés, enveloppés sous le cuir de bottes montantes jusqu'aux mollets. Silencieux comme une ombre, austère comme un Dieu, il s'avança jusqu'à cette fameuse table, les fines lames de ses deux rapières passées sur ses flancs battant l'air à chacun de ces déhanchements.

- Je vous vois en difficulté, commença-t-il tandis que l'un des forbans gâchait le rhum en voulant maladroitement en verser à l'intérieur d'une choppe. Permettez que je serve votre pavillon.

Madame Red s’apprêtait à l'envoyer se faire foutre sans grande politesse, mais les mots retombèrent au fond de sa gorge dès qu'elle croisa le regard de l'animal. Elle le dévisagea de pieds en cap, en prenant bien le temps de s'attarder sur la largesse d'un tel tricorne, le charme de son visage, les bagues grosses et colorées qui trônaient à ses doigts tandis qu'il ôtait ses gants de cuir, la qualité de ses cuirs et de son acier. Faisant réserve de sa réponse, elle se pencha vers Becky, sa camarade de jeu, afin de souffler à son oreille :

- Tu le connais ?

La prénommée Becky, fille d'Argenterie depuis plus longtemps que Red, esquissa un sourire révélant ses dents.

- Capitaine Guadalmedina !
- Ah, lui fit Red. Et c'est un bon nom, ça ?
- A Argenterie, l'Alvaro de la Marca est une légende !

Madame Red reprit place sur sa chaise, sans cesser néanmoins de barguigner du trognon comme l'on disait ici, arrangeant sa crinière brune qui lui collait aux joues et à la nuque. Elle ne s'opposa pas à ce que Guadalmedina entre dans le jeu, ce qui signifiait qu'il y était le fort bienvenu ! A ceci, les marins du Victoire protestèrent, avançant qu'il s'agissait de mises d'équipage contre équipage, et qu'on parla là du Galion Déité contre le Victoire, donc ce bougre de Capitaine n'avait rien à y faire ! Madame Red démantela leur argument en prétendant qu'ils comptaient également parmi les leurs un homme qui ne faisait pas parti de l'équipage du Victoire, et que cela ne ferait que remettre à niveau le sablier ! Elle se leva, cédant sa place à ce mystérieux Capitaine tombé du ciel, qui, ôtant tricorne et rejeta cape en arrière, vint s'y asseoir. Il déposa sur table, en guise de mise, l'un de ses tromblon, et il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir la qualité de cet acier là ! Galant, il invita Madame Red à s'asseoir sur l'une de ses jambes, ce qu'elle ne manqua pas de refuser, prenant même un très net plaisir à torturer le Capitaine tout le temps qu'il resterait afin que se termine cette soirée-là !

- Je relance de douze pichets. avança d'une voix très calme Guadalmedina, une main serrée sur la bouteille de rhum qu'il penchait afin de remplir les douze choppes qu'on lui apportait en criant, la seconde serrée autour de la taille corsetée de Madame Red, qui paraissait bien décider à le mettre au supplice et s'y attelait avec tous les talents qu'on lui connaissait !

Cela ne le déstabilisa pas le moins du monde tandis qu'il s'envoyait les douze litrons derrière les dents, et Red aima auprès d'un tel gabarit. Le rival de Guadalmedina, déjà plein de rhum, ne parvint pas à suivre, il vomit alcool et tripes sur le sol du Boucaud avant de venir s'y noyer ! Un cri de victoire pour l'équipage du Galion Déité, qui se jetait tout avant sur la pile d'or et d'argent traitant leurs rivaux de "couilles molles" , "pd", "tas de marauds", "poiscaille", "gouapes mal défraîchies" et tout un tas d'autres petits surnoms dont le charme n'était plus à faire ni à parfaire à Argenterie ! Guadalmedina avait récupéré son tromblon, et il s'était levé, brandissant haut l'un de ses pichets désormais vide tandis qu'autour de lui l'équipage clamait le nom de leur Capitaine :

- Bénis soit Korlanos !!

On sifflait, on applaudissait, on se tenait les côtes ! C'est ce moment que Madame Red jugea opportun afin de fuir la taverne.

- Wallace, reste ici ! intima à mi-mots le Capitaine Guadalmedina à celui qui faisait son Second et s'était contenté de garder le tricorne le temps de la partie !

Il avait couru la rejoindre !

- Red ! appelait-il. Red, ici, aux pieds ! Drôlesse ! Chipie ! Petite garce !

Et il lui faisait tout un tas de surnoms charmants. Elle, la fièvre au corps et l'ivresse au front, courrait le long des quais, toujours plus vive, toujours plus vite, et morte de rire à s'en tenir les côtes tandis qu'il la gratifiait d'une tape amicale sur les fesses en la rattrapant !

- Après tout l'or que je viens de te faire gagner, râla Guadalmedina, c'est ainsi, c'est comme ça que tu me remercie, vilaine donzelle ! En filant comme ça, à l'Impériale !

Phadria le regardait en souriant, bondissant plus qu'elle ne marchait, à reculons qui plus était, narguant ce charmant personnage vêtu de noir qu'elle ne connaissait que de nom et de visage !

- Hey ! Je ne suis pas une pute ! On m'achète pas avec de l'or !

Guadalmedina pressa son pas, il tendit une bouteille de rhum sous son nez !

- Une bouteille alors ?
- Vilain ! Goujat ! Salaud !
- Et que dis-tu d'un bateau ?

Red avait été soudainement plus intéressée, mais n'en montra rien !

- Ça dépend du bateau, monsieur !

Guadalmedina lui avait tendu sa main afin qu'elle s'y agrippe, l'amenant en une autre direction. Et Madame Red l'allumeuse de Korlanos vit le Seigneur Alvaro de la Marca pour la toute première fois ! Fier, colossal, un château avec ses tours de proue et de poupe, ses mâts qui défiaient les cieux et leurs voiles carguées bien serrées sur les vergues, à l'exception d'un foc et de deux huniers ! Le flanc et le frégatage du vaisseau faisait songer à une falaise ; son bois noir, ses voiles noires, si noires qu'elle paraissaient exercer une action sur votre âme ! Même les caronades de la dunettes paraissaient ruisseler. Ils étaient absolument seuls sur le vaisseau. Guadalmedina l'entraîna plus avant, gravissant la passerelle menant au pont principal de son joyau. Et Red demeurait là, l'air hébété comme couenne de lard ou balle de tabac, promenant ses doigts sur la passavant bâbord de l'Alvaro ! Il s'agissait là au moins d'un vaisseau Amiral ! Le temps des baisers superficiels et des sentiments à fleur d'âme sonna. Elle suivit le Capitaine jusqu'au pont inférieur, ils s'engagèrent au milieu de la batterie secondaire de l'Alvaro ! Et quelle batterie par les dieux !

-  Troisième rang. Soixante canons. Vingt-cinq pièces de vingt-quatre livres sur le pont principale. Vingt-cinq de douze sur l'inférieur. Dix de neuf sur les gaillards. Et trois-mille tonneaux...lui sussura Guadalmedina, pieux comme s'ils se trouvaient en un temple.
- Pourquoi je te croirai ?
- Elles le font toutes.
- Je ne suis pas comme les autres !
- C'est ce qu'elle disent toutes...

Phadria serpenta entre les pièces, les écouvillons, les projectiles. L'âme des canons -et même d'un mortier de marine, démonté et laissé à l'abandon dans l'un des coin !- semblait lui sourire de façon sinistre et excitante à la fois. Guadalmedina ne faisait pas dans la demi-mesure ! Les tire-bourres et les anspects demeuraient les plus finement travaillés qu'elle n'eut jamais vu.

- Merde... Même Korlanos n'a pas un jouet comme ça, reconnut-elle en laissant promener sa main sur l'une des pièces qui paraissait sommeiller.
- Le bateau te convient-il ?

Madame Red s'était tournée vers Guadalmedina, laissant derrière elle le canon de bronze et de fonte qui ouvrait un œil lourd, agrippant l'homme par sa chemise et le tirant jusqu'à elle pour pouvoir l'embrasser.

- Voyons voir ce qu'il en est du Capitaine maintenant...


~




Chaque jour, Phadria songeait que l'heure fatidique approchait à grandes enjambées. Wallace lui avait expliqué les différents procédés d'un accouchement, d'un ton grave alors qu'il se voulait rassurant, et le genre d'épreuve qui l'attendait, seule, fit angoisser Phadria davantage. Et l'Alvaro de la Marca qui ne comptait pas de femmes à son bord ! Il y avait toujours Angelica, le petit ange de Guadalmedina, mais pour rien au monde Phadria ne l'aurait voulue avec elle au moment de l'accouchement. Sans compter que hormis les attributs, Angelica tenait plus d'un homme que d'une femme, et sa rivale ne faisait rien pour dissimuler le fait qu'elle la détestait. Elle croyait que le bébé venait de Franco. Sans doute demeurait-elle aigrie par la jalousie ?

Phadria exigea auprès de son mari qu'il lui trouve un prêtre, ou une prêtresse d'Atÿe, comme convenu, afin qu'elle puisse bénéficier d'une aide lorsqu'elle mettrait au monde l'enfant de Théoden. Franco lui avait déjà accordé sa bénédictin, il ne revint pas sur ses paroles et se montra fort correct sur ce plan là. Il fit hisser l'ancre qui était jetée, et l'équipage mit à la voile. Où ils se rendaient ? Phadria l'ignorait. Elle exigea simplement que cette personne qui servirait à bord de l'Alvaro et l'assisterait dans son épreuve ne soit pas amenée ici par la force, et qu'aucun mal ne soit fait aux habitants de la ville sur laquelle se dresserait ledit temple abritant ce ou cette prêtresse.

Moins d'une semaine plus tard, Franco Guadalmedina vint mouiller dans la baie des Pelagos, une petite île à quelques milles des baies de Jade, au sud de Borto et encore bien au nord des côtes Ramiennes. Il n'offrit aucune permission à son équipage, intima Wallace Capitaine du vaisseau le temps qu'il accomplisse à terre la mission dont l'avait chargé sa femme, et quitta l'Alvaro de la Marca. Phadria choisit de le suivre en dépit de son état, non sans oublier que sur terre, elle n'était plus liée par son contrat de mariage. Sur terre, elle était libre d'aimer et d'être fille, plutôt que femme. Ensemble et sans un mot, ils se rendirent jusqu'à un temple d'Atÿe, en pierres bien blanches, muni d'une nef et d'un autel, bien que modeste, et Franco exigea qu'un prêtre ou qu'une prêtresse les suive à bord de l'Alvaro, pour son amie, comme dit Phadria. L'accoucher d'abord, la former au culte ensuite.

Bien sûr, les prêtres, peu nombreux, déclinèrent poliment cette "invitation" déguisée. Ils ne s'opposaient évidemment pas à ce que Phadria rentre dans les ordres, et encore moins à l'aider lors de son accouchement, mais ce faisant, elle devrait demeurer à terre et tout se passerait dans le temple, ou sur l'île de Lya, comme on l'appelait. Franco commanda qu'on le suive à bord de l'Alvaro. On lui fit réponse qu'il devait commander là ou il avait le pouvoir d'exiger l'obéissance, or, ici il n'en avait aucun. L'instinct d'étalon barbare de Franco, doublé d'élans impulsifs qui paraissaient calculés à l'avance prenait au final toujours le dessus sur sa personne, et il en arriva à menacer les prêtres. Aucune violence n'étaient tolérée dans la maison d'Atÿe, qui faisait aussi office de refuge en offrant le droit d'asile à tout-un-chacun, mais Guadalmedina s'en foutait pas mal. Il méprisait Atÿe, et il n'avait pas de temps à perdre. Dès lors que le soleil se coucherait derrière la ligne d'horizon, avança-t-il, si il n'avait aucun prêtre ou aucune prêtresse d'Atÿe à son bord, il verserait le sang à l'intérieur du temple, jusqu'à ce qu'un volontaire fasse son apparition. Et si il ne devait pas en avoir, il laverait le temple, qui serait désormais inutile, dans le sang.

Il se retira sur ses paroles. Phadria choisit de rester entre ces murs afin de se reposer et de prier. Elle n'avait rien à offrir à Atÿe, pas d'or ni de bijoux sur elle, mais elle fit brûler de la poudre de résine qui se consuma en embaumant l'autel. Avant le crépuscule, un homme accepta de quitter Lya pour les domaines d'Ariel.

- Merci mon père.
- Ce que vous faites, Madame Red, lui confia-t-il alors qu'ils descendaient vers le port, reste un enlèvement.
- Cet homme que vous avez vu, m'a arraché aux miens en usant du même procédé. Et c'est à l'aide de la pire forme de chantage qu'il m'a obligé à l'épouser.
- Je croyais qu'il n'était que votre ami.
- Sur terre, répondit Phadria, il n'est rien pour moi. En mer et à bord de l'Alvaro, c'est mon époux sous le regard d'Atÿe.
- Je suis désolé, avait compati le prêtre.
- J'en aime un autre, reprit Phadria la voix brisée de désespoir. Pouvez-vous imaginer, mon père, pire sort que celui-là ?
- En espérant que ma présence à bord de cet Alvaro vous fasse les instants plus légers, Madame.

Phadria lui avait souri, se sentant déjà mieux de par sa seule présence.

- A bord de l'Alvaro de la Marca, vous pourrez m’appeler Capitaine.

L'Alvaro remit à la voile sans s'attarder davantage.





Adarien Jadar



~



Les jours qui suivirent ne furent peu marqués en événements. L'Alvaro ne croisa pas de navire à dépouiller de ses biens, et il ne fit aucune halte. L'objectif de Franco Guadalmedina demeurait fixe : il voulait de la poudre. Aussi, quand il apprit que les Cités-Etats étaient sur le pont de tomber, prises pour cible à la fois par Oro et l'Empire, il entreprit de se débarrasser d'Angelica sur l'heure.

- Je trouverai un autre moyen de t'avoir de la poudre ! supplia-t-elle. Est-ce que cette guerre dans l'est est de mon ressort ? Est-ce qu'elle justifie ce coup que tu viens de me donner ?

Et elle tenait encore sa joue rougie par la marque de la main de son ancien amant.

- Considère cette gifle comme juste punition pour tous les regards noirs que tu jettes à ma femme, ainsi que les mensonges dus à ta langue de vipère, et qui fusent parmi l'équipage depuis que nous avons quitté Borto-Pelo. Je ne te reprends pas à bord de l'Alvaro de la Marca. Ici, c'est ta destination finale, mon ange.

Il s'en était retourné le pas très naturel, la conscience sereine, abandonnant sa très chère Angelica sur le premier banc de sable qu'ils avaient pu trouver. Il lui avait laissé un tromblon chargé d'un coup, au cas où. L'île semblait déserte. Phadria ne s'inquiétait pas pour la vie d'Angelica. De nombreux vaisseaux des îles de Jade ou de Ram faisaient des haltes dans ce petit archipel riche en bois.

~



La présence experte d'Adarien Jadar, ainsi se nommait le prêtre d'Atÿe qui accompagnait désormais Phadria à bord de l'Alvaro de la Marca fut salvatrice lors de l'accouchement. Le travail fut long et difficile, l'on parla de complications survenues, de déchirures additionnelles. Quelques jours avant, Phadria avait fait promettre à Franco que si la mise au monde de son bébé se passait mal, si Adarien devait choisir entre sa vie ou celle de son enfant, il fallait qu'il sauve l'enfant, et lui ne devait pas intervenir. C'était le bébé, le fils ou la fille de Théoden, et à côté sa vie importait peu. Visiblement à contrecœur, Guadalmedina lui avait donné sa parole. Cela ne rassura pas Phadria. Guadalmedina était un pirate, et on ne pouvait faire confiance à la parole d'un pirate. Elle était de la vieille école. Elle le savait.

La douleur dura plus de seize heures, du milieu de journée jusqu'au petit matin, et Phadria ne fut pas la seule à redoubler d'efforts. Adarien usa d’imposition des mains, de prières, de magie cléricale afin de soulager la future mère de ses tourments, faire tomber la fièvre et faciliter la mise au monde de l'enfant, mais cela le fatigua presque autant que sa patiente. La tension à bord de l'Alvaro de la Marca demeurait palpable, et pour ces centaines d'hommes qui savaient tout des Grand'Eaux mais ne connaissaient absolument rien du miracle de la vie, comme l'on disait, l'épreuve qu'endurait leur Capitaine passait davantage pour une séance de torture interminable qu'un accouchement avec quelques complications. Les cris traversaient le géant des mers de la proue à la poupe, angoissant les hommes, ils négligeaient leur travail. Seuls Franco et Wallace demeuraient -du moins ils en donnaient l'impression- imperturbables, gueulant leurs ordres. Phadria s'évanouit à bout de force sitôt que ce fut fini, et ne se souvint de rien à son premier réveil, plusieurs minutes après. Elle était à peine vêtue, des draps propres et une couverture fourrée supplémentaire ajoutée à son lit. Au pied de ce dernier, elle distingua à la lueur d'un candélabre des draps couverts de sang et de sueur. La tête lui tournait, son corps entier l'élançait, elle était trempée. Un bol d'eau chaude, un bouillon fumant encore, plusieurs bougies allumées. Elle cria pour appeler quelqu'un, mais n'obtint aucune réponse. Franco n'était-il pas censé être dans la pièce d'à côté ? Où était son bébé ? Avait-il failli à sa promesse ? Avait-on dû sacrifier son bébé pour préserver sa vie ? Son fils ou sa fille ne devrait-il pas être endormi à ses côtés, près d'elle dans le lit ? Elle hurla le nom d'Adarien !

Phadria se laissa aller aux sanglots, le cœur gros de tremblements. Un destin incroyable à force de bonheur lui semblait possible, sitôt Théoden de retour, sitôt son bébé dans ses bras. Elle avait un mauvais pressentiment. On ne répondait pas à ses cris.

- Franco...

Une pensée innommable la traversa, et elle entreprit de sortir du lit. Le temps jouait contre elle ! Quand elle parvint à se redresser péniblement, après plusieurs chutes, après avoir rampé à même le sol, dans son propre sang, à peine couverte par un déshabillé transparent et humide, elle réussit à faire coulisser le mur de sa cabine en s'y appuyant de tout son poids ! Elle parvint alors dans la cabine de Franco, mais ne le trouva point. Des cartes marines, ainsi que de l'or, étaient éparpillés sur son bureau. Tout était éteint, toutes bougies, tout fanal. Seule la lumière de la lune -pleine lune !- se reflétant à travers la verrerie de la cabine du Capitaine Guadalmedina parvenait à la baigner de ses bras lumineux. Phadria appela Franco. Elle appela Adarien. Encore et encore ! Elle implora, hurla le nom d'Atÿe ! Elle se pressait, faisant de son mieux ! Dieux, si elle arrivait en retard...

Chutant et se cognant à chaque pas, elle parvint jusqu'au petit belvédère élevé au bout de la cabine de son époux, donnant sur la mer immense et noire. Et elle le trouva là...

- Franco ! Franco ne fait pas ça !! s'époumona-t-elle !

Il tenait dans ses mains un petit paquet silencieux, emmitouflé de linges blancs de mérinos. Le contraste entre ces deux silhouettes, la première haute, brutale et large, la cape noire, la redingote noire, les gants noirs grimaçant à la face des étoiles et de la lune, et la seconde, si fragile, si petite, dormant dans cette toile de linges blancs lui faisant comme un linceul. Franco Guadalmedina s'apprêtait à noyer l'enfant.

- Je te parais cruel et ne suis que clément. Que serait la vie pour toi, bâtard ? Un long tourment...
- Franco ! Franco ne fait pas ça !!

Alors il la vit, levant vers elle ses deux yeux gris, prunelles resplendissantes comme celles d'un fauve. Déjà, il était appuyé à la balustrade de bois noir, gravé de crânes et de motifs flexueux, prêt à jeter aux griffes de la Grande Garce ce nouveau-né !

- Franco, arrête ! Je t'en supplie !!!

Phadria n'osait pas faire un pas de plus ! Elle reste là, hurlant, implorant, les bras tendus dans l'espoir de récupérer son bébé ! Elle jure d'effacer toutes les menaces, tous les égards qu'elle a eu pour cet homme, du moment qu'il consent à lui rendre l'enfant qu'il lui a volé !

- Arrête, je t'en supplie ! Ne fais pas ça !

Les sanglots la brûle ! Sa vue se brouille !

- Je n'en suis pas le père, Red ! lui crie Franco de la balustrade, les bras déjà au-dessus.
- J'aime le père ! C'est tout ce que j'ai de lui ! Franco, je t'en supplie !! C'est mon bébé !! Tu n'es pas un monstre, ne fais pas ça !! Rends-le moi ! Je t'en prie, rends-le moi !!

Infâmie à qui il était lié ! Phadria avance encore d'un pas, la voix déchirée, la gorge ouverte, le visage noyé ! Atÿe, Atÿe Déesse sublime ! Secours la lâcheté de cette homme ! Par pitié ! Pour l'amour de tout ce qui existe en ce monde ! Pitié !

- Franco, tu n'es pas un monstre ! hurle encore Phadria. Rends-le moi !! Rends-le moi !! Mon bébé ne sera pas une menace pour toi ! Je te le jure !!

Après un silence, lentement, le Capitaine Guadalmedina vint remettre le bébé entre les bras de sa mère.

- C'est une fille de toutes façons...

Il n'ajouta rien pour se faire pardonner, et dépassa une Phadria pleurant de soulagement au sol. Jamais elle n'avait eu aussi peur de toute sa vie.

~



Phadria prénomma sa fille Artémis. Artémis en l'honneur d'Adarien et d'Andréa, le prêtre à qui elle devait la vie, et sa mère, décédée un Tour plus tôt. Artémis signifiait dans les anciennes langues insulaires, la lune, et Phadria ne pouvait rêver meilleur emblème pour l'enfant de Théoden. Artémis Red, de son nom, jusqu'au retour de l'homme qu'elle aimait. C'était une enfant déjà pleine de vie, aux yeux aussi clairs que ceux de son père, et Phadria voyait Théoden en leur fille. Elle fut étonnée qu'un si petit être puisse trouver sa place parmi les vivants. Elle déplora qu'Artémis dû naître à bord de l'Alvaro de la Marca, entourée de pirates que son père abhorrait, mais elle songea qu'elle-même, tout comme Théoden, étaient des gens de la mer, et il fut donc naturel que le fruit de leur union voit le jour sur les Grand'Eaux de Ryscior, au regard d'Ariel et d'Atÿe. Sa fille était magnifique, et demeurait à ce jour son plu beau et son plus précieux trésor. Elle ignorait quand Théoden rentrerait, ça ne serait probablement pas avant des Tours, mais elles deux seraient-là à l'attendre. Et Franco ne pourrait rien contre ça.

Adarien expliqua à la jeune mère que les yeux des bébés avaient tendance à foncer avec l'âge, que souvent ils naissaient avec la prunelle bleue, comme le ciel, mais cela ne durait pas. Phadria pu jurer à son instructeur que les yeux de sa fille ne fonceraient jamais. Par ailleurs, ils n'étaient pas bleus, mais bel et bien gris. La même teinte que ceux de Théoden. L'univers entier étaient contenu dans le regard de son bébé, et quand Artémis lui souriait, Phadria douta qu'on put être si heureuse. Adarien en sa qualité de prêtre d'Atÿe, bénit la mère et l'enfant. Il confia à Phadria qu'il espérait pouvoir un jour bénir le Capitaine Guadalmedina également.

Elle adressait des prières de remerciements à Atÿe tous les jours, plusieurs fois par jours, consciente que c'était la Déesse qui lui avait fait don de cet enfant, et surtout avait empêché son mari de le noyer dans les abysses de la Passe. Sa fille dormait avec elle, dans cette même cabine minuscule collée à l'un des murs de celle de Franco, et même si les pleurs du bébé gâchait ses nuits, il ne vint pas s'en plaindre auprès d'elle ni exiger qu'elle coucha ailleurs. Les jours passèrent ainsi, Phadria pu sortir de son lit plus souvent, elle montra sa fille à l'équipage qui se languissait de la voir, on la félicita, on félicita le Capitaine ! Tous les pirates s'accordèrent à dire qu'il s'agissait là d'un très beau bébé ! ''Très mignonne la petiote, Cap'taine" , on disait. Elle perdit du poids, ses chevilles et ses jambes dégonflèrent, son ventre également. Sa poitrine se gorgea de lait et Adarien lui fit remarquer que jamais sa chevelure ne s'était parée avec tant d'éclat.

Franco se montrait distant avec elle et l'enfant. Phadria ne put pas dire qu'elle en fut attristée. Elle écrivit au plus vite une lettre qu'elle destina à son père, et à son frère, sur Athor. Il était plus que temps de les rassurer. Plusieurs fois la belle y avait songé, sans jamais trouver le temps de le faire. Guidée dans son écriture et son orthographe maladroites par Adarien, elle rédigea une fort belle missive, qu'elle signa "Phadria Red" à l'intérieure de laquelle elle rassurait sa famille quant à son statut, leur annonçait la naissance d'Artémis, son enfant aimé, leur indiquait qu'elle était profondément désolée pour la mort de tous les malheureux sur le port de Kaer.
Elle ajouta que le Capitaine Guadalmedina était bon pour elle et qu'il l'avait prise à bord de l'Alvaro, acceptant de la déposer quelque part dans les terres du Sud, sur le Continent, là où il lui plairait d'aller, sans toutefois préciser de lieu. Ceci, nota-t-elle, afin que vous ne soyez pas embêtés si jamais on venait à apprendre que vous connaissez l'endroit où vit la pirate qui a participé -bien contre mon gré !- au bombardement de Kaer. Elle conclut en disant qu'elle les aimait, qu'elle les retrouverait un jour et de ne pas désespérer face à la langueur du temps. Car ceux qu'on aime finissent toujours par nous revenir. Et même loin, ils restent toujours en nous.

Mais avec le temps, un autre tourment vint frapper Phadria. Franco ne l'avait pas épousée pour ses beaux yeux, loin de là, et sa silhouette s'affinait de jour en jour ! Tôt ou tard, il exigerait qu'ils couchent ensemble. Et cela, Phadria ne pouvait s'y résoudre ! Encore moins maintenant qu'Artémis, la fille de Théoden, était née, sous le signe de la lune. Et si elle refusait, que se passerait-il ? La violerait-il ? Ivre, elle n'en doutait pas un seul instant. Mais sobre ? Phadria demeurait effrayée par le manque d'informations qu'elle possédait sur celui qui était devenu du jour au lendemain -littéralement !- son époux. Elle fit part de ses doutes à Wallace. Car Wallace ne mentait jamais, c'était là un trait de sa personnalité. Mage Gris, il mentait avec les apparences. En contrepartie, histoire d'équilibre, il ne mentait pas dans les mots.

- C'est moi qui lui ai demandé de vous nommer Capitaine de l'Alvaro de la Marca si vous consentiez à l'épouser. Cela n'a pas été facile pour lui d'écouter mes conseils, vous savez comme moi à quel point il tient à son vaisseau ! Il a honoré ses engagements envers vous, lui répondit le frère de Franco. Quelle solution vous paraît la plus envisageable ? Honorer les vôtres, apprendre à affectionner votre mari, quelquefois le désirer et passer quelques Tours agréables parmi nous, en tant que Capitaine de l'Alvaro de la Marca ? Ou bien vous parjurer. Le tromper. L'obliger ainsi à vous violer chaque soir, dans votre propre lit ? Car le Capitaine en arrivera à cette extrémité-là, soyez-en certaine Madame. Si vous l'y contraignez. Tout dépend de vous.

Wallace avait posé une main amicale et réconfortante sur le bras de sa Capitaine. Je peux aussi fuir l'Alvaro. Sur terre, je ne lui appartiens plus. Sur terre, il n'a plus aucune prétention sur moi. Ce fut la réponse muette que fit Phadria au Second.

~



- Fuyez, Capitaine. Je comprends votre détresse. J'occuperai le Capitaine votre époux en lui parlant de choses et d'autres pendant ce temps.

C'était là la promesse que lui fit Adarien avant que Phadria ne s'échappe de l'Alvaro de la Marca, véritable prison dorée, presque une lune après la naissance de sa fille alors que le bâtiment mouillait près des côtes. Elle déroba l'une des chaloupe de rade du géant aux voiles noires et mit le cap sur la terre. Elle n'eut pas même à ramer une lieue. Sitôt qu'elle toucha terre, elle dépassa les baraques des pêcheurs et des dockers sur les quais, et se mit à fuir en direction de la forêt ! Franco était loin derrière elle. Elle ne lui appartenait plus. Elle était libre de nouveau !

~



- Red ?

Le Capitaine Franco Guadalmedina fit pivoter le mur de sa cabine. Il trouva celle de sa femme plongée dans la pénombre, à peine ordonnée et vide. Les fenêtres de poupe de sa propre cabine étaient restées grandes ouvertes, le vent de côte s'y infiltrant en soufflant sa froide complainte. Franco comprit vite. La rage dans le regard et dans la voix, il explosa contre l'un des murs la bouteille de brandy qu'il tenait à bout de bras, et hurla le branle-bas sur le pont ! L'Alvaro mit le cap sur la terre !

- J'offre la rançon d'un roi au premier qui me ramène une femme en rouge ! hurla-t-il aux insulaires une fois sur la côte. Brune, avec un bébé en bas-âge et couverte de tatouages ! Bougez-vous !!!






Ils avaient lancé les chiens ! Phadria entendait leurs aboiements sur ses talons. Et l'obscurité de la nuit la gênait elle plus qu'elle ne gênait les braques ! Au loin, un loup hurla sa détresse à la face de la lune. A bout de souffle, Phadria progressait foulant les ombres de la forêt, tentant de se faire elle-même ombre parmi les ombres, préservant sa vie et celle de son bébé ! Il ne fallait pas que Franco la rattrape ! Il ne fallait pas qu'il remette la main sur Artémis !

L'heure que Phadria venait de passer à courir parmi les frondaisons et les hauts-conifères, les sapins épineux et les houx agrippant ses bas ne parut qu'un instant sitôt que les insulaires furent lancés à sa poursuite ! Combien étaient-ils ? Elle entendait la foule gronder tout autour d'elle ! Derrière chaque tronc, derrière chaque rocher, derrière chaque branche, un ennemi, un cheval ou un chien menaçait de jaillir !

- Ne pleure plus mon bébé !

Elle poursuivit sa route, Artémis serrée contre sa poitrine, ses poumons lui brûlant plus qu'en aucun autre jour de sa triste existence ! Malgré toute son insouciance du destin et des hommes, son âme en ce moment n'était plus celle d'un enfant, mais bel et bien celle d'une mère risquant tout pour protéger la vie de sa fille ! Plus fatiguée et moins sereine, Phadria perdait à chaque seconde le sentier invisible qu'elle tenait de suivre des yeux, embués de sanglots ! Ils jaillirent devant elle ! Une troupe de cavalier ! Dans sa précipitation, Phadria manque de peu de percuter la bête qui se cabre de justesse, bien promptement élancée par les rennes que tire son cavalier ! Phadria dérape, elle manque de chuter, part dans l'autre sens ! Elle vise les branchages bas, les rameaux épineux, quitte à y laisser des cheveux ou de la chair ! Elle espère que ces obstacles d'infortune ralentiront ses poursuivant ! Atÿe, encore une fois viens-moi en aide ! Pitié ! Mais si les chevaux ne passent pas, les braques, eux, passent ! Artémis hurle si fort qu'elle en ferait saigner le ciel.

~



Sur le port, Franco Guadalmedina jouissait de la compagnie apaisante de Wallace avec qui il avait investi une taverne ! Une bonne centaine d'hommes de l'Alvaro de la Marca s'étaient mis en chasse également, pressé par l'appât du gain et les promesses de leur Capitaine pour qui rapporterait Madame Red à ses pieds ! Mais les habitants bien plus habitués aux terres et équipés en conséquences s'étaient avérés de bien meilleurs chasseurs !

- Je lui ai offert l'Alavro ! criait le Capitaine Guadalmedina en tapant de la main sur la table entreprenant de se soûler ! Je l'ai couronnée Capitaine ! J'ai même épargnée sa bâtarde de fille !! Qu'est-ce qu'il lui faut de plus à cette pute ?!
- Ça n'est pas facile pour elle, Capitaine.
- Et pour moi, tu crois que ça a été facile ?! Céder l'Alvaro ! Anne ! Naméra ! Tu crois que ça a été facile !? Cette pute devrait m'aduler, se prosterner à mes pieds comme à ceux d'un roi !! J'ai survécu jusqu'à maintenant, et je l'aide à survivre elle-aussi ! Et voilà comment elle me remercie ?!

Il entreprit de faire disparaître sous sa langue la totalité de son pichet de rhum !

- La mort ! Voila ce qu'elle mérité ! La mort ! La mort ! La mort !

On vint alors avertir le Capitaine et son Lieutenant que la fugitive venait d'être rattrapée.

- Mais tu n'es rien pour moi à terre ! lui hurle-t-il au visage debout face à la mer. Tu n'as pas de nom ! Tu n'as pas de titre ! Tu n'as pas de rang ! Pas de valeur ! Pas de visage ! Je t'ai sauvé la vie sur Kaer, et voila comment tu me remercies ?! Tu n'es qu'une garce ! Une chienne ! Une vermine ! Une pute sans honneur ! Une traîtresse qui s'est joué de moi et qui se joue d'Atÿe !!!

Phadria riposte par un crachat au visage de Guadalmedina ! Et elle avait bien visé, les anciennes habitudes peut-être ! Franco n'attendant pas, il riposte à son tour par un coup de poing qui l'envoie mordre la poussière ! Réunis autour de Guadalmedina, l'équipage de l'Alvaro ainsi que les insulaires insistant avec impuissance à la scène tragique se jouant sous leurs yeux. Artémis était entre les mains de l'un des insulaires, et le bébé ne voulait pas se taire ! Des feux avaient été allumés un peu partout le long des quais, donnant aux bâtiments alentours, terrestres comme marins, l'allure de démons que faisaient se consumer les flammes dans cette reconstitution finale d'un bûcher de l'enfer. Franco dégaine son tromblon, il vise la tête de Phadria avec, qui se relève avec lenteur, du sang au coin des lèvres !

- Je vais t'envoyer rejoindre ta Déesse, Red !

Franco envoie au sol le prêtre Adarien qui vient de se précipiter sur lui, n'hésitant pas une seule seconde à le rosser de coups de pieds ! Puis il redresse la tête, ses yeux lancent la foudre !

- Vous avez de la chance tous les deux, crache-t-il, vous m'êtes trop précieux pour ça !! En revanche !

Il exécute un volte-face ! S'empare d'Artémis !

- En revanche lui, il ne me sert strictement à rien ! A part gâcher mes nuits, ce gosse ne m'est d'aucune utilité !
- FRANCO !!!
- Capitaine !

Wallace vient agripper alors le poignet de son frère de ses propres mains. D'un bras, Franco tient le bébé. De l'autre le tromblon avec l'amorce mise !

- Dégage Wallace ! Je n'a été que trop brave avec cette garce !

Phadria se précipite sur Guadalmedina sans attendre ! Il n'a plus rien d'un homme en cet instant ! Ca n'est plus qu'une bête fauve, un être insatiable et intraitable ! Il l'envoie au sol pour la seconde fois, d'un coup de coude en plein plexus !

Puis il tire.

Franco Guadalmedina, Capitaine de l'Alvaro de la Marca laisse tomber au sol le linceul ensanglanté qu'il tenait sur son bras.

Les côtes de l'archipel Ramien sauraient-elles oublier un jour les cris de Phadria Red ce jour là ? La terre devait rester imprégnée à tout jamais de ce sang.

- J'EMMERDE ATYE !!!

Et Franco, en proie à la plus terrible des fièvres, des colères qui s'emparent de tout son être, rue Phadria de coup, encore et encore, se fichant pas mal des craquements sinistres hérauts des os qui se fêlent puis se brisent ! Il finit par ôter lui-même sa ceinture, dont le fermoir et l'agrafe en acier trempé ne pèsent pas moins lourd ! Il la bat ainsi, frappant en s’essoufflant, comme une bête, alors que les tissus de ses vêtements se rompent, que la chair éclate en lambeaux et que le sang gicle en étincelles ! Adarien est le premier à s'interposer !

- Par Atÿe, vous allez la tuer !

Le pauvre homme se prend bien quelques coups, mais il endure la douleur, se dressant entre la jeune femme et son bourreau ! A sa suite, Wallace vient se dresser également. Puis un à un, des dizaines, des centaines d'hommes ! Une bonne partie de l'équipage de l'Alvaro de la Marca. La folie meurt dans les yeux de Franco. L'ivresse y danse. Son bras retombe, il retrouve son haleine.

Finalement, il fait demi-tour, abandonna là celle qui fut son épouse, ordonnant qu'on mette l'Alvaro à la voile. Il jette au passage sans se retourner un épais sac d'écus en or à l'insulaire qui avait ramené Phadria.

~

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Et fais-moi des serments que tu rompras demain
Et pleurons jusqu'au jour.
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MessageSujet: Re: [Terminé][Solo Phadria] Je suis à toi pour toujours...   Mar 9 Aoû 2016 - 1:13

CHAPITRE FINAL - SUITE








Phadria dut survivre. Elle se réveilla quelques jours plus tard, Guadalmedina et donc à bord de l'Alvaro, avec un goût d'herbes amères sous les dents. Adarien Jadar était à son chevet, le visage couvert par un capuchon sombre et les traits fatigués. Il avait l'air, songea la jeune femme, de l'homme qui en a trop vu, plus qu'il ne peut le supporter, et attend, et réclame la mort. Avec une infinie douceur, il lui intima de ne pas faire de gestes brusques et rester allongée. Alors des flashs revinrent en mémoire à Phadria.

- Mon bébé ? Artémis ?

Adarien baissa la tête simplement. Il pleura comme s'il fut le père. Il l'avait soignée, et ce ne fut pas mince affaire lorsqu'on avait vu dans quel état son mari l'avait arrangée. Apparemment, Franco avait regretté ses gestes une fois revenu à la raison. Franco Guadalmedina avait l'alcool exécrable. Ses os avaient pu se ressouder, la plupart de ses plaies se refermer, mais la Déesse ne pouvait en ôter les cicatrices. Ainsi qu'une flagellation, le dos, les bras et les épaules de Phadria demeuraient marqués des traces laissées par les griffes des agrafes de ceinture de Guadalmedina. Cela irait de paire avec sa paume de main transpercée, aurait-elle pu songer. Mais elle n'avait de pensées que pour son bébé. Adarien la prit dans ses bras. Phadria souhaitait mourir. Elle avait tout perdu.

~

- Comment te sens-tu ? demanda Franco.
- Va t'en.

Phadria ne prit pas même la peine de le regarder.

- Désolé pour l'enfant. J'ai pas réfléchis. J'avais bu avant. Je sais qu'elle n'est pas valable, mais c'est ma seule excuse.

Il haussa les épaules, debout à son chevet.

- J'me suis emporté.

Un silence. Phadria souhaitait de toute son âme avoir une lame sur elle. Elle aurait tranché la gorge de cet homme.

- Mais je pourrai t'en offrir un autre. On aura un fils, ensemble.
- J'ai dis. Va t'en.

Il n'insista pas plus et se retira. Wallace l'invita à boire du chocolat dans sa cabine.

- C'est pas comme ça qu'on présente ses excuses à une femme Capitaine.
- J'ai jamais été doué pour ce genre de choses Wallace. La galanterie, le bouquet de fleurs tout ça... Pas mon truc. J'ai fais au mieux.

Wallace avait ajouté du miel dans son chocolat.

- Vous avez assassiné son bébé.
- Ouais...Et franchement je regrette. Mais si j'avais le pouvoir de Canërgen, et rendre les morts à la vie, ça se saurait, non ? Elle devra faire avec. Je l'aiderai à s'en remettre.

Phadria n'attendit pas longtemps. Dès le lendemain elle se procura deux couteaux. Si elle lançait toujours aussi bien, Franco ne serait bien vite qu'un mauvais souvenir ! Elle le tuerait. Peu importe ce qu'il adviendrait ensuite. Dès l'instant où Franco, croisant le regard de sa femme comprit son dessein, il était trop tard ! Il esquiva de justesse la lame qui s'enfonça dans le bois de la coque, transperçant sa cape au vent ! Il se jeta sur elle avant qu'elle n'ait pu armer son second bras, oppressant sa poigne, l'obligeant à lâcher prise ! Attiré par les bruits de lutte, Adarien qui passait non loin de ces quartiers accouru ! Il la supplia de ne rien en faire, ce serait consumer définitivement toutes ses chances d'intégrer un jour l'ordre religieux de la Déesse de l'amour ! Mais aimer un monstre comme Franco, Phadria, eusse-t-elle bénéficié de l'éternité, en était incapable ! Elle se confondit en larmes dans les bras d'Adarien.

- Il faut que Théoden revienne....Il faut qu'il le tue !

Incapable de vivre séparée d'Artémis et de Théoden, elle songea les jours suivants au suicide. Bien sûr, Adarien et son époux prenaient grand'soin de ne rien laisser de tranchant à proximité de la Capitaine en deuil. Phadria fit un étrange rêve, une nuit, où elle apercevait une femme en robe blanche, à la peau de pêche, accroupie près d'un lac, sous une lune pleine aussi blanche que si elle fut d'éclat divin. Elle ne douta pas qu'elle vit sa Déesse cette nuit-là. Ce rêve était d'une douceur qu'aucun mot ne saurait décrire, elle se réveilla apaisée le lendemain matin, bien qu'avec l'étrange impression d'avoir déliré plus que rêver. Les souvenirs de ce songe lui restaient flous. Elle se souvient juste qu'Atÿe lui avait tendu la main, et qu'elle l'avait saisie. Elle voulut vivre de nouveau. Dans la lumière de sa Déesse.

~



Les minutes, lui dit un jour Adarien, sont des gangues qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or. Phadria se mira dans la glace, un jour. Que restait-il d'elle, maintenant que son aimé et sa fille étaient partis et que celui qui s'était autoproclamé son époux l'avait battu jusqu'à la mort ? Devrait-elle servir Atÿe, une aussi belle Déesse, Déesse de l'amour, Déesse de la santé, Déesse de la lumière de vie, avec un air aussi lugubre ? Elle paraissait avoir vieilli de dix Tours, et dix Tours c'était encore trop peu chèrement dit. Elle tenta de se souvenir d'un des poëme que le jeune Hugo avait composé pour elle sur Athor. Il était question de regard, de lumière, d'aurore, et de baisers. Un poëme d'amour.



Tu contiens dans ton œil le couchant et l'aurore;
Tu répands des parfums comme un soir orageux;
Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore
Qui font le héros lâche et l'enfant courageux.




Elle songea qu'il lui fallait se reprendre en main. Elle pouvait choisir de se morfondre, se laisser décrépir, se suicider ou attendre la mort. Ou bien elle pouvait relever la tête, se saisir des rennes de l'Alvaro que lui avait offert Franco et Wallace et qu'elle avait négligé jusque là. Servir sa Déesse, profiter de chaque jour, profiter de chaque instant.

Ceux qu'on aime finissent toujours par nous revenir. Et même loin, ils restent toujours en nous.

La Déesse venait de lui tendre sa main. Qui était-elle pour la refuser ? Elle devait tout d'abord avoir une discussion avec Franco. Adarien lui avait dit une fois, en tentant de la réconforter dans son malheur, que les plus puissants baisers d'Atÿe ne chantaient qu'aux rayons du soleil qui se couchent. Le crépuscule ne tarderait pas à tomber. Elle était Phadria Guadalmedina, c'était fait et elle n'y pouvait rien. Franco regrettait ses actes. Elle allait prendre l'ascendant sur son époux. C'est dans cet état d'esprit que Phadria Guadalmedina demanda à Adarien de lui trouver de quoi faire un peu de toilette. De l'eau claire, de quoi se parfumer, une infusion pour se rincer les dents. Elle alla ensuite trouver son mari.

Elle obtint sans grande difficulté de France, cette nuit-là, qu'il ne boive jamais plus à outrance à bord de l'Alvaro.

- Ou sinon, je te destituerai. Ce vaisseau a besoin de Capitaine qui ait de la fierté.
- Un verre de temps en temps ne fait aucun mal, lui opposa ce dernier autour d'une tasse de chocolat.
- Un verre de temps en temps. Mais te connaissant, il te serait plu facile de t'en abstenir complètement que de boire raisonnablement.
- Je saurai me contenir, lui promit son mari.
- Autrement, je te laisserai à terre, je te destituerai.

Ils en convinrent ainsi. Phadria parlait avec une maturité et une autorité qu'elle se découvrait elle-même. Elle passa ensuite à la phase censément la moins facile de leurs échanges. Elle demanda à Franco Guadalmedina, sur l'heure, la moitié de tout ce qu'il possédait en matière d'écus comptant. Il s'énerva sur le moment, mais Phadria persévéra dans sa demande. Elle ajouta qu'il le lui avait promis lui-même avant qu'elle ne les réclame, avant qu'ils ne se marient. Soucieux de ne point dérober à sa parole, il lui indiqua l'endroit où il dissimulait le gros de ses coffres. Phadria ne laissa rien passer. Ils procédèrent au calcul, réunirent tout ce qui tenait lieu d'écus d'or, d'argent, de bronze, de joyaux, de pierreries, de soieries, de pièces de huit, et divisèrent le tout en deux. Phadria demeurait plus riche qu'elle ne l'avait jamais été.

Elle sut se servir convenablement de ce nouveau trésor. Elle en envoya la moitié à Kaer, de façon anonyme, dans le but d'aider les familles des victimes du bombardement de l'Alvaro. Elle divisa ensuite en deux parties égales la moitié restante, et l'enferma dans un coffret qu'elle n'ouvrirait qu'en cas d'extrême nécessité. Elle savait que Franco avait pour habitude de ne pas dilapider toute sa fortune sur l'instant, ce qui le distinguait des autres forbans et faisait toute sa singularité ! C'était aussi ce qui lui avait sauvé la mise et l'honneur après la chute de Port-Argenterie. Déterrer ses coffres un par un lui avait permis de subsister et s'imposer comme dernier pirate des Eaux du Sud-Ouest digne de ce nom. Elle respecta donc ses mœurs.  

L'or restant lui servit à se procurer, sitôt que l'Alvaro toucha terre une quatrième fois, de l'habillement, du tabac ainsi que des parures. Si Franco ne crachait jamais sur un narguilé de temps à autre, en compagnie de Wallace généralement, Phadria se rabattait davantage sur les cigarettes. Elle trouva du tabac aromatisé qui fut fort à son goût, ainsi qu'un porte-cigarette qui lui plût. Fumer l'aider à se détendre et donnait bonne et fraîche haleine et cela devint une habitude agréable à sa personne. Elle fit également le choix de se teindre les cheveux en rouge. Elle songea que cela plairait à Théoden à son retour. Elle faisait plus femme, ainsi. Elle avait bientôt trente Tours et elle avait été mère. Après tout, n'en était-elle point une ?

Un dernier détail, mais le plus faramineux de tous. Elle devait se faire reconnaître comme Capitaine de l'Alvaro de la Marca. Non pas sur le papier -ça, elle l'était déjà !- mais aux yeux de l'équipage ! Actuellement, ils étaient presque quatre cents hommes à bord de l'Alvaro, et le navire pouvait facilement contenir cent hommes de plus ! Elle prit Wallace et le Second Lieutenant avec elle, et entreprit, chose qu'elle ne s'était jamais pris la peine de faire jusqu'à maintenant, de faire le tour de ce palais flottant qu'était l'Alvaro de la Marca, de la proue à la poupe, des cales au pont extérieur. A court de poudre et bientôt en reste de bétails et de vivres, l'Alvaro ne demeurait pas moins impressionnant ! Elle analysa, une fois dans sa petite cabine, les plans et les repères du navire -de son navire !- et procéda à quelques améliorations. On dressa des parcs à boulet sur les deux ponts, extérieurs et intérieurs, on les remplit, elle fit faire des cartouches, gréer des drisses neuves, nettoyer les ancres, préparer des fourneaux afin de rougir les boulets en cas d'extrême nécessité, remis le magasin en ordre, confectionna des fusées de signaux, fit tresser des filets qu'on pourrait dresser sous les vergues, ce qui, en cas de bordée, pourrait retenir les boulets, et en cas d'abordage, si ils demeuraient suffisamment lestes, compliquer grandement la tâche à l'ennemi.

- Six lunes, lui annonça un beau jour son mari. Nous coucherons ensemble dans six lunes. Le temps pour toi de terminer ton deuil et t'imposer comme Capitaine parmi l'équipage.

Elle s'était déjà à demi imposée comme Capitaine parmi l'équipage. Guadalmedina, s'il eût voulu empêcher cela, arrivait un peu tard.

- Toute une vie ne me serait pas suffisante pour que je fasse ce deuil.

Elle ajouta après réflexion.

- Mais six lunes pour me faire valoir aux yeux de l'équipage me semble bien.

Elle prit le temps d'apprendre à connaître chacun des hommes qui voulut bien se faire connaître d'elle. Il y en eut beaucoup ! Que d'intérêt les forbans entretenaient-ils pour cette Capitaine, ayant vu sa propre fille mourir sous ses yeux, et qui rayonnait lorsqu'elle foulait le pont aux pieds ! On savait qu'elle suivait une formation afin de devenir prêtresse d'Atÿe, et à bord d'un vaisseau pirate tel que l'Alvaro, cela était du jamais vu ! Toujours élégante, toujours souriante, son regard demeurait le plus triste et le plus courageux que l'on ait jamais vu à ce bord. Elle était majoritairement aimée de tous. Là où monsieur Guadalmedina était impulsif, incontrôlable, voire fou, sans manières et presque grossiers dans ces propos et ses gestes, madame Guadalmedina incarnait la candeur, la douceur, la réflexion et l'intelligence.

Bientôt, la chance tourna pour l'Alvaro de la Marca ! Ils croisèrent sur un bâtiment Kelvinois qui ne leur fit presque aucune résistance à la seule vue de ce château noir qui fendait les Grand'Eaux comme personne ! Là encore, se battant contre les idéaux de son mari, Phadria parvint au final à exiger que ses conditions fussent adoptées. La galère serait pillée, mais point brûlée. Les prisonniers, pour peu qu'ils se fussent rendus -ce qui fut le cas !- bénéficieraient d'un traitement de faveur, au lieu de les traiter en lâches comme le préconisait Franco. Les nobles bénéficieraient de cabines. Les autres seraient dans les geôles. Geôles qui, et la Capitaine insista sur ce point, se devaient d'être tout le temps fort bien entretenues ! On ne les affamerait pas, et on ne les battrait pas. Pas de meurtres, pas de viols. On les dépossédait de tous leurs biens, rappela Phadria à ses hommes, et cela demeure bien suffisant ! Elle commanda qu'on les rançonna à leur cité, Kelvin, mais qu'en aucun cas on ne les vende comme esclaves. L'Alvaro put se réapprovisionner en poudre.

Bien vite, il se distingua deux castes à bord de l'Alvaro de la Marca. Les complaisants et les opposants. En accord avec les nouvelles directives orchestrées par les Capitaine Guadalmedina, les complaisants se satisfaisaient de cette nouvelle forme de piraterie qui essayait tant bien que mal de voir le jour. Les opposants eux, étaient clairement pour le départ de Phadria et d'Adarien de l'Alvaro. A la tête de ce mouvement, Phadria remarqua bien vite un sinistre personnage. Oreilles pointues, ongles longs et regard mielleux, elle fit part de ses observations à Franco qui lui désigna ce marin comme un bâtard Elfe, récupéré à  bord durant la fuite d'Argenterie et depuis lors fait bourreau de l'Alvaro. Phadria s'indigna ! Un roi se devait d'être craint, souligna Franco, et son ambition à lui était de régner ! Plutôt qu'éliminer un à un tous ses ennemis, il pouvait aussi lui arriver de souhaiter les soumettre.

- Qu'ils rejoignent notre cause ! avait-il lancé.

Phadria le mit en garde. L'Elfe -semi Elfe Noir qui plus était !- était mauvais, et tôt ou tard il se retournerait contre eux-deux, souhaitant le vaisseau de troisième rang pour lui seul. Franco refusa de le bannir. Etant tous deux Capitaine à pouvoir égal, l'affaire en resta là.

Lorsqu'elle ne commandait pas, Phadria étudiait auprès d'Adarien. Le navire fit une halte en côtes Halfeline, et Adarien se rendit jusqu'au temple d'Atÿe afin d'emprunter un ou deux ouvrages qu'il emmena à bord de l'Alvaro. Elle écrivait, comptait, lisait, retenait et apprenait de mieux en mieux. Bientôt, la magie d'Atÿe se manifesterait en elle, et elle pourrait user de ce don clérical. Tout ce dynamisme et ces occupations rendaient bien courtes les nuits de Phadria. Elle s'habitua à la présence non loin d'elle de Franco, et sa seule vue ne déclanhait plus chez elle des élans meurtriers. Elle n'arrivait pas à l'aimer, mais elle contenait sa haine. Atÿe l'apaisait tous les jours davantage, comme si la Déesse de l'amour y déposait un baume cicatrisant qui parvenait à refermer une à une toutes ses plaies.

~


Un jour, une confusion sans pareil régna à bord de l'Alvaro de la Marca. Les hommes débouchaient par toutes les écoutilles, se précipitant sur le pont les uns les autres : il n'y avait plus de discipline. Phadria vit bientôt que ce n'était pas la fureur, mais le désespoir qui se peignait sur les fronts ridés et noircis de ses hommes et tous s'écrièrent à la fois : " Le feu, le feu, le feu dans le magasin d'avant !"

Ce cri terrible produisit un effet que rien ne pourrait dépeindre. Franco était sur le pont également, menaçant ses hommes afin qu'ils recouvrent leurs esprit ! Il y réussit un peu. Le plus brave des marins était terrorisé ! Le feu, le feu dans le magasin aux poudres ! L'Alvaro de la Marca allait sauter ! Jurant comme un foutre, Franco et Phadria s'élancèrent presque épaule contre épaule jusqu'à la Barbe ! Tous, les yeux tournés vers l'écoutille, attendaient un malheur qu'ils ne pouvaient éviter ! Déjà, les Lieutenants et les autres Officiers, éveillés par la voix du devoir, faisaient sortir l'équipage dans des canots qu'ils mettaient à mouiller et quitter les chaînes et les vergues auxquelles ils s'étaient cramponnés !
L'avant de l'Alvaro était plus obscur qu'une nui d'orage : il était impossible de distinguer le foyer de l'incendie. Phadria en avant, elle tâte autour d'elle, sa tête et ses mains la brûle atrocement, la fumée comprime sa respiration ! Elle chute sur un homme, mort ou asphyxié. Des paquets de mèches étaient incendiés : elle les arrache et les disperse ! Phadria parvint finalement à accéder à la cause de cette scène. Le maître canonnier était étendu à ses pieds : il avait le fragment d'une pipe à la bouche, et jetait par intervalles des bouffées de fumée. Le feu venait de prendre aux mèches pour le service des canons et des paquets entiers commençaient à brûler ! Phadria, désormais Capitaine, s'élance sur les fusées avec l'ardeur que lui inspire l'espoir de sauver ses hommes !

- Retire ces maudites machines ! crie-t-elle à son mari. Qu'on apporte une vingtaine de seaux d'eau et c'est fini !

Ce fut sur elle que Guadalmedina jeta le premier seau qu'on apporta, disant :

- Tu es en feu, Red !

En effet, ses cheveux et ses jupons brûlaient déjà. La fumée lui fit la tête lourde, en peu d'instant Wallace remplaça ses Capitaines. Phadria chargée sur son épaule, Franco ma remonta à l'air frais, les traits noircis par la poudre, et ordonna qu'on la remplace. Bientôt, le magasin fut inondé d'eau et tout finis.

L'on se souviendra, après une telle frayeur, de l'intervention du Capitaine Guadalmedina, précédant même son mari, dans le magasin en feu, et à dater de ce jour on ne contesta presque plus son autorité et on l'aima et la respecta davantage.

~


Une autre chose qui manquait à Phadria à bord de l'Alvaro de la Marca, c'étaient ces moments intimes, où les gens partageaient ensemble tous quelques chose, comme des souvenirs, ou un ressenti qu'ils auraient en commun. Les disciples d'Atÿe demeuraient des gens doués dans la lecture d'autrui. Phadria développait ce don jour après jour. Elle parvenait presque à lire en Franco, elle le connaissait chaque jour davantage. Elle ressentait ses peines, elle ressentait ses peurs. Le connaître l'aida à s'émouvoir pour lui. Franco Guadalmedina était un homme dangereux. Et un homme dangereusement seul.

Phadria et Adarien étaient d'accord sur ce point : il y avait de l'amour à bord de l'Alvaro.

L'amour de la mer que partageaient grand nombre de ces gens, l'amour de la vie, l'amour de l'or, pour beaucoup. La camaraderie des marins, les liens fraternels qui s'étaient tissés. Pour la plupart, l'Alvaro était leur maison et leurs compagnons, leur famille. Ça n'était pas pour rien que les pirates se nommaient entre eux frères de la côte. Grand nombre d'entre eux n'avait ni familles ni amis sur la terre ferme. Les plus jeunes aspirants à bord avaient à peine onze Tours. Le jeune Regy avait même un peu de mal à faire la différence entre sa Capitaine et une mère de substitution, Phadria Red nota cela. Adarien et elle-même furent très vite acceptés parmi l'équipage, et l'on parla là bien de miracles, car jamais de mémoire Adarien n'avait entendu parler de pirates qui reconnaissaient et toléraient Atÿe à leur bord ! La présence de la Déesse plongea l'Alvaro de la Marca dans une ambiance emplie de complaisance et de douceur. Les rixes éclataient toujours à bord, bien sur, mais bien plus rarement qu'avant. De plus, Franco était doué dans l'art de commander à bord. Avant qu'on entendit un murmure, il avait prévenu toute plainte ou remédié à temps au mal. Phadria lui reconnut cette qualité-là, parmi tant d'autres, en vérité. Wallace n'avait pas tord quand il parlait de son frère et Capitaine comme d'un leader.

Et bientôt un roi.

Phadria réunit un jour tout l'équipage sous une nuit de pleine lune, sa viole aux bras. Il s'agissait de faire davantage connaissance ! Elle voulait que les Capitaines soient proches de leurs hommes, qu'en dépit de la barrière professionnelle, on s'appréciât et on s'aimât. Il s'agissait aussi de briser la monotonie de l'Alvaro, après plus de six Lunes en mer et pas plus de cinq prises remarquables.

Les chants pirates, l'équipage les connaissaient, Phadria le savait. Quand elle avait apprit, l'avant-veille, qu'Adarien connaissait les paroles du Grand Coureur, l'idée avait de suite germée dans son esprit ! Elle, savait jouer l'air sur la viole. Adarien savait chanter les paroles. Elle ne douta pas que certains de ces hommes connaissaient également ce chant de marin élevé au rang de souverain dans les mers de l'Ouest de Ryscior ! Assise sur une caisse de bois, les cheveux au vent, sur le pont principal de l'Alvaro de la Marca, la Capitaine Phadria Red Guadalmedina dédia en son cœur la chanson à son aimé, disparu sur les mers.

Ce fut bientôt une foule de voix masculines qui reprirent les refrains ! Et avait-on déjà entendu cela ? Non pas une dizaine, ou une petite vingtaine, ou même une cinquantaine d'hommes, mais plus de quatre-cents pirates ! Vieux, jeunes, enfants, hommes, officiers, mousses, matelots, lieutenants ! Tous réunis sous le pont, sous une nuit de lune pleine -on rigola, on dit "la lune est pleine, mais qui donc l'a mise en cet état ?" et on s'accusait l'un l'autre !- on ouvrit les tonneaux de punch et de rhum, avec modération, et l'Alvaro brilla de festivité.



Le corsaire "le Grand Coureur", est un navire de malheur
Quand il s'en va en croisière pour aller chasser les Grands
Le vent, la mer et la guerre tournent contre les forbans.

Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !
Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !

Il est parti de Lorient, avec belle mer et bon vent
Il cinglait bâbord amure , naviguant comme un poisson
Un grain tombe sur sa mâture, v'là le corsaire en ponton.

Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !
Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !

Il nous fallut remâter, et bougrement relinguer
Tandis que l'ouvrage avance, on signale par tribord
Un navire d'apparence, à mantelets de sabords.

Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !
Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !

C'était un Empire vraiment, à double rangée de dents
Un marchand de mort subite, mais le corsaire n'a pas peur
Au lieu de brasser en fuite, nous le rangeons à l'honneur.

Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !
Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !

Les boulets pleuvent sur nous, nous lui rendons coup pour coup,
Pendant que la barbe en fume à nos braves matelots
Dans un gros bouchon de brume, il nous échappe aussitôt.

Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !
Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !

Nos prises au bout de six lunes ont pu se monter à trois,
Un navire plein de patates, plus qu'à moitié chaviré
Un deuxième de savates, et le dernier de fumier.

Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !
Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !

Pour nous refaire des combats, nous avions à nos repas
Des gourganes et du lard rance, du vinaigre au lieu du vin,
Du biscuit pourri d'avance et du camphre le matin.

Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !
Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !

Pour finir ce triste sort, nous venons périr au port
Dans cette affreuse misère quand chacun s'est vu perdu
Chacun selon sa manière s'est sauvé comme il a pu.

Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !
Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !

Le Cap'taine et son Second s'sont sauvés sur un canon
Le grand maître sur la grande ancre, le commis dans son bidon
Ah le sacré vilain cancre, le voleur de rations.

Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !
Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !

Il eut fallu voir le coq, et sa cuiserie et son croc
Il s'est mis dans la chaudière, comme un vilain pot-au-feu
Il est parti vent arrière, a péri au feu des Dieux.

Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !
Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !

De notre horrible malheur, seul le calfat est l'auteur
En tombant de la grand-hune, dessous le gaillard d'avant
A r'bondi dans la cambuse, a crevé le bâtiment.

Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !
Allons les gars, gai, gai !
Allons les gars, gaiement !

Si l'histoire du Grand coureur a pu vous toucher le cœur
Ayez donc belles manières et payez-nous largement
Du vin, de l'arack, de la bière, de l'amour aux quatre vents...



Un peu à l'écart, Franco et Wallace, appuyés contre la lisse de la dunette, demeuraient témoins stupéfaits d'un tel spectacle.

- Vous attendiez-vous à ça Capitaine..?

Après un silence, les bras croisés par dessus la lisse, Franco esquissa un sourire sous sa moustache.

- Qui s'y serait attendu...?

Jugeant l'opportunité fameuse, Guadalmedina s'était approché de ce cercle gigantesque d'hommes où tous chantaient et se pressaient afin de voir la Capitaine, et mieux ! Espérer gagner une place à ses côtés ! Franco se posa là, près d'elle et sans rien dire. Phadria ne savait jouer que l'air du Grand Coureur à la viole. Franco ne pouvait interpréter que le fameux Jusqu'à ce que cette pute d'Ariel nous crève à la guiterne voire au luth. Tous deux n'étaient pas musiciens dans l'âme, mais tous deux avaient appris. En revanche des musiciens à bord de l'Alvaro de la Marca, il y en avait ! Flûtistes, guiternistes, luthistes, citharistes, joueurs de tam-tam de Borto, ils ne demeuraient pas en reste ! Et les plus grands classiques de la piraterie furent pris et repris en chœur cette nuitée-là, après des Tours de silence sur les Grand'Eaux ! Les filles d'Argenterie, Grand soif du forban, La seule fille pour nous c'est la figure de proue, Cap'tain Farlow, la traditionnelle Chanson du forban, le Cri d'Ackermann, Trois matelots d'Argenterie et tant d'autres que Phadria ne retint pas !

Franco lui fit signe, une fois les festivités descendues et l'aube à plus que quelques heures au levant, qu'il souhaitât qu'il se retira. Il ne pouvait rêver meilleure occasion et meilleure ambiance pour la conquérir. Phadria lui fit réponse, lorsqu'ils furent en privés, qu'elle ne pouvait pas s'offrir à lui à cause du mauvais jour de la Lune. Il ne la crut pas. Elle jura que c'était la vérité.

- De plus, je ne me donnerai pas à toi les soirs de pleine lune, ajouta-t-elle. Ces nuits là sont spéciales pour moi, elle m'appartiennent.

Frustré, Guadalmedina n'insista de toutes façons pas. Mais il ne paraissait plus d'humeur à patienter longtemps.

~



Ils avaient fait, au cours de leur dernière prise sur les Grand'Eaux, un butin un brin particulier en la personne de Spoki. Spoki était un chien du Nord que La Bouse, l'un des matelots, à peine un gamin songeait Phadria -il ne devait pas avoir vingts Tours-, avait adopté et baptisé ainsi. La Bouse avait apprit à son petit Spoki, chien aux oreilles dressées, encore bébé, à réagir à son nom ainsi qu'à l'appel du sifflet du bosco. Les paris fusaient sur qui serait le premier à ne plus supporter les aboiements suraiguës de ce pendard de Spoki la nuit et en faire son dîner, mais La Bouse veillait sur son chiot comme s'il fut son fils, dormant avec et s'en servant comme oreiller ! Un jour que deux flibustiers se tournaient les pouces dans le faux-pont, ils leur prirent la bonne idée de vérifier : Spoki s'avéra être une femelle. Le lendemain de cette fameuse soirée musicale à bord de l'Alvaro, La Bouse, rougissant au seul nom de sa Capitaine, choisit de lui offrir Spoki.

- Je sais que vous avez perdu votre fille alors...fit-il maladroitement.

Phadria fut touchée par un tel geste. Tous à bord savaient à quel point ce gredin édenté tenait à son petit clébard ! Bien que Spoki faisait ce qu'il voulait avec qui il le voulait à bord et en journée, le chiot s'était habitué à dormir avec elle, dans la cabine avoisinant celle du Capitaine. Il était le seul témoin muet de leur secret.

Plusieurs fois, le Capitaine Guadalmedina insista pour qu'ils dînent ensemble. Il dressait lui-même la table et préparait des infusions de chocolat. Phadria lui reconnaissait là des efforts bien inutiles pour la séduire et la mettre dans son lit. Lui qui n'avait pas hésité à la laisser pour morte sur les côtes Ramienne, lui qui tuait sans ciller du sourcil, qui l'aurait violée, si il l'avait pu, déployait soudainement tant et tant d'efforts pour que le cadre fut au moins confortable que cela n'en était que plus troublant. Mais Guadalmedina n'était pas du genre à prendre de gants et à tourner longtemps autour du pot.

- Bon, on y va ?

Phadria soupira. Cette tâche figurait même sur le contrat de mariage. Il s'était levé, se débarrassant de ses gants de cuir ainsi que de ses bagues avant de lui tendre la main.

- Je sais dans quelle direction est le lit, lui fit-elle la voix tranchante.

Elle dû se concentrer sur les paroles de Wallace alors qu'elle se levait de sa chaise, abandonnant sa cigarette encore fumante, laissant Franco se préparer. Si elle ne lui offrait pas ce qu'il désirait, il le prendrait par la force. Phadria ne doutait pas que cela serait déplaisant autant pour lui que pour elle. Que Théoden me comprenne un jour... Elle voulait élire la solution la meilleure. Elle se posa sur le lit de son époux, au moins de deux fois la taille du sien et entreprit de se déshabiller. Elle se demanda si elle aurait préféré que ça soit lui qui le fasse. Sans doute pas. Plus vite cela serait terminé, plus vite elle pourrait aller dormir, et vaquer à d'autres pensées. Rien que l'imaginer la toucher la révulsait. Elle tenta de calmer le tremblement de ses mains. Ça n'était pas ça qui freinerait son mari.

Phadria songea qu'il était bien moins élégant nu que vêtu. La faute au nombre impressionnant de cicatrices qui l'habillaient. Elle ne put s'empêcher de faire le rapprochement avec Théoden. Lui aussi n'était pas en reste, concernant les cicatrices de combat. Il n'y avait qu'à songer à celle qui ornait son visage. Un coup de crochet, fin, précis, net, en travers de son visage, sous ses deux yeux aciers, traversant l'arrête du nez. Presque proprement. Théoden faisait la moue lorsqu'elle plissait son nez de façon charmante en l'embrassant là, prétextant qu'elle adorait l'air féroce que cela lui faisait ! Elle sourit en évoquant le visage de son aimé. Même si c'était tout sauf le bon moment pour le faire !
Franco portait une vilaine blessure, large et mal recousue, qui traversait son torse de part en part ; et en la voyant on se doutait bien qu'il avait failli payer celle-ci de sa vie. Un prix bien élevé pour une si laide ornementation !
Pour le reste, il était bien fait de sa personne et elle ne trouva rien de plus à ajouter.

Il voulut l'embrasser, mais elle le repoussa. Elle lui fit savoir que ça n'était pas nécessaire, qu'il se contente de faire ce qu'il voulait qu'il fasse, sans détour, sans hypocrisie, et voila. Il avait lui-même exigé un prix sur cette île de Borto-Pelo ; qu'il vienne à présent en personne récupérer cette monnaie.

- Cela m'aiderait, lui fit-il simplement en guise de réponse.

Phadria voulut tenir bon. Elle ne l'embrasserait pas. Mais Franco n'insista pas. Lorsqu'il l'effleura du bout des doigts, un frisson d'une impudicité mal dissimulé la couvrit.

- Tu vois, sourit son mari. Tu es déjà en train de me désirer.
- C'est peut-être un frisson de dégoût.

Il siffla entre ses dents.

- C'est mal de mentir à son époux, Madame Guadalmedina.

Il l'allongea sans attendre. Sur le ventre. Franco ne la regarderait pas cette nuit-là. Elle le trouva pitoyable, et songea qu'il avait bien plus besoin d'aide qu'elle. Tandis qu'elle serrait les draps du lit, elle évoqua une dernière fois la silhouette toute en noblesse de Théoden devant ses yeux émeraudes. Jamais lui ne l'aurait prise comme ça.

~



Rien ne put vaincre la lubricité de son mari lorsqu'ils faisaient l'amour. Sobre, comme ivre, elle en était persuadée, il ne lui faisait jamais de soins yeux dans les yeux. Toujours dans son dos, elle ne le voyait pas lorsqu'il l'enfonçait, mais sentait son souffle brûlant, son souffle animal penché au-dessus elle. Ses airs de taureau, ne pouvant rien trouver à reprendre au ton de la galanterie, et même les élans violents qu'il s'était mis à exercer sur elle, allaient de paire avec sa personne. La sauvage impulsivité qui faisait que Franco Guadalmedina était Franco Guadalmedina ne le quittait jamais, et jusque dans le lit. Phadria songea qu'en d'autres circonstances, à une autre époque, elle aurait sans doute apprécié et jouis de cela.

Il la prenait sans avertir au préalable, sans doute car il ne prévenait rien et ne planifiait rien. Il lui disait, souvent le soir "ça sera ce soir" et elle dînait en sa compagnie, sachant qu'elle se coucherait tard. Parfois, il ne levait pas les couverts, étant trop fatigués pour le faire sans doute, où jugeant cela inutile. Il lui laissait néanmoins le temps de se préparer ; le temps de faire sa toilette, de boire un chocolat ou une infusion, puis de fumer une cigarette. Ils avaient toujours fais ça à bord de l'Alvaro, dans son lit à lui, car Phadria lui avait interdit de mettre les pieds dans sa cabine personnelle depuis leur nuit de noce. Chacun de ces moments étaient pénibles pour Phadria, et elle priait Atÿe de l'aider dans cette épreuve à chaque fois. De temps à autre, son mari lui forçait un baiser, enfonçant la barrière de ses lèvres avec sa langue, emplissant sa bouche de la sienne, enserrant sa taille. Mais Phadria le repoussait à chaque fois qu'il tentait cela, ou au minimum, ne lui rendait rien, ce qui le décourageait bien vite, et il la prenait plus violemment qu'à l’accoutumé. Néanmoins, jamais il n'usa d'elle avec ce machisme qui n'a rien de plaisant, qu'emploient certains barbares face aux jeunes beautés qu'ils culbutent, de la façon la plus douloureuse qui soit. Il ne la frappait pas. Il n'abusait pas. Sitôt qu'il en avait fini il se retirait, parfois se rhabillait, parfois restait sur le lit ou leur préparait un chocolat.

Un jour, Phadria lui demanda d'où provenaient cette vilaine cicatrice qui défigurait de la sorte son poitrail. Franco lui fit pour toute réponse qu'il s'agissait là d'une blessure de guerre, lorsqu'il était jeune, encore plus jeune qu'elle, qu'il avait récolté lors d'un duel au premier sang à Argenterie. Phadria se figura que cela avait avoir avec cette esclave noire, Naméra, à laquelle il avait tout sacrifié dans sa jeunesse. Elle n'insista pas plus. Souvent après leurs ébats, quand il n'était pas trop fatigué, Guadalmedina prenait le temps de se rincer le corps avec un gant de toilette passé dans un cabasset d'eau claire, et il en profitait pour se raser. Il se présentait toujours très bien à son équipage. Phadria se fit la remarque qu'il se présentait toujours très bien à elle également, jamais il ne l'avait voulu l'enfoncer en étant ivre, sale ou même mal vêtu. Sans doute devrait-elle lui exprimer un brin de reconnaissance. Elle n'en fit jamais rien mais jamais ne se présenta à lui en pareil état également. Elle le respectait un minimum.

- Le Capitaine Guadalmedina ne connait rien de l'amour, lui intima en jour Wallace tandis qu'ils faisaient tous deux le tour du pont. Ce que vous lui faîtes là est bien trop gentil, Madame. Ou bien trop cruel.
- Je suis loin d'être amoureuse de lui, avait spécifié Phadria d'une voix neutre.
- Il a été horrible avec vous, je le conviens et lui-même le reconnais. Et pourtant vous êtes déjà bien plus aimante que toutes celles qu'il a connu par le passé et à qui il a livré son cœur. Elles se sont jouées de lui et le lui ont déchirées.
- Je ne souhaite cela à personne, Wallace. Mais Franco n'est pas à plaindre. Il m'a fait subir bien pire que tout ce qu'elles auraient pu lui faire subir. Et ça, l'homme que j'aime ne le lui pardonnera jamais.

Une nuit, Phadria choisit de s'entretenir avec son mari. Elle le repoussa, d'une simple main sur sa poitrine, tandis qu'il s’apprêtait à l'allonger d'un geste, froid, sec, comme il en était l'habitué.

- Ce que tu fais te dégoûtes-t-il à ce point ? Que tu sois incapable de me regarder dans les yeux.
- Tu penses donc que je sois âme encline aux remords ? répondit Franco d'un air narquois.
- Je pense que tu as conscience que tu fais une terrible horreur. Nous pouvons nous arranger afin de faire ça autrement.
- Que demandes-tu au juste ? avait-il ajouté en la tirant jusqu'à lui.

Elle l'avait repoussé. Fermement.

- Que tu me regardes dans les yeux. Ce sont tes décisions. Tu dois les assumer.

Alors, après avoir lissé sa barbe et sa moustache, Franco s'était penché à son oreille pour y susurrer :

- Lorsque je te regarde dans les yeux, ma belle, je n'y vois que de la haine. Alors je préfère regarder ailleurs.

Phadria, encore une fois l'avait arrêté.

- Comment pourrait-il en être autrement ? Tu es connu. Tu es respecté. Tu es riche. Et beau. Tu aurais pu avoir n'importe quelle femme sur Ryscior...
- Mais aucune autre que toi n'aurait pu interpréter le Grand Coureur à la viole au milieu d'un cercle de quatre cents hommes...

Elle était restée coite.

- J'ai quelque chose pour toi, avait-il ajouté.

Et il lui avait passé autour du cou un médaillon, gros comme un poing d'enfant, et tout en or massif, de la tourelle jusqu'à la chaînette.

- Qu'est-ce donc ?
- J'ai pour habitude de dissimuler mes coffres, lui avait dit Franco, aussi nu qu'en son premier jour en ce monde, devant elle. Et j'ai aussi pour habitude de les retrouver grâce à des cartes, des plans que j'érige et me conduit droit à eux. Ces plans se trouvent dans un médaillon comme celui-ci. Je confie ces médaillons aux personnes en qui j'ai le plus confiance, pour le cas ou je sois pris vivant, un jour.

Il haussa les épaules.

- Il en existe six en tout.
- Tu dis que ces médaillons contiennent des cartes, menant à tes coffres cachés ou enterrés. Mais il n'y rien à l'intérieur de celui que tu viens de me donner.

De la Magie Grise ? Phadria ne pensait pas !

- C'est parce que le médaillon que tu tiens entre tes mains indique l'emplacement de mon plus grand trésor.

Il avait braqué sur elle ses yeux aciers, pénétrants comme une lame.

- Toi.

Phadria laissa retomber le médaillon qui vint prendre sa place entre ses seins, bien droit.

- Toi, où plutôt l'enfant que tu porteras pour moi. Mon fils. Il vaudra bien tous mes coffres et tous mes ors.

Et il ajouta, en un instant solennel.

-  Je jure de ne jamais t'obliger à porter une lame. Et lorsque tu porteras mon enfant. Si je dois mourir afin de sauver sa vie, et la tienne, je le ferai.

Partagée entre l'émotion, la pitié et l'indifférence, Phadria Red se donna quelques secondes de réflexion avant de tenter une répartie. Elle croisa les bras tout en soumettant Franco à l'attraction de ses yeux verts.

- Pourquoi moi ? Je n'ai jamais compris. J'ai beaucoup réfléchis à la question. Tu m'as dis, un jour, que tu m'avais désigné à cause de mon passé de pirate et de mon choix de culte concernant Atÿe. Je pense que tu méprises la Déesse, et tu souhaites prendre ta revanche sur elle. Mais je pense aussi que tu souhaites être sauvé. Et que tu as besoin d'aide. Pour arracher une femme à l'homme qu'elle aime. Pour provoquer un mariage sans amour. Pour blasphémer à la face d'Atÿe. Pour assassiner un nouveau né encore dans les bras de sa mère, c'est que tu ne connais rien à l'amour. Et sans amour, cela fait de toi un monstre. Théoden aurait égorgé ce monstre que tu es sans l'ombre d'une hésitation. Mais moi, chaque fois que je tente de me saisir d'une lame, j'entends Atÿe debout derrière mon épaule, qui me supplie de ne rien en faire. Tu es la personne la plus horrible que j'ai rencontré à ce jour. Et paradoxalement celle qui a le plus besoin d'aide. Dis moi, Franco Guadalmedina. Qu'as-tu vécu par le passé afin d'être changé en monstre aujourd'hui ?

Et alors, presque par impulsion, le cœur gonflée d'une compassion qu'elle se découvrait tout juste, Phadria laissa aller sa main sur la joue de cet homme, cet homme qu'elle avait souhaité mourir, cet homme qu'elle haïssait et qu'elle n'arrivait pas même à affectionner.

- Red...Je suis désolé. Pour ton bébé.

Phadria baissa le tête.

- Je ne peux pas accepter tes excuses. Aucune mère ne le pourrait. Seule Atÿe est en mesure d'aimer quelqu'un comme toi, après ce que tu as fais.

Il ne semblait plus vouloir coucher avec elle, et lentement, s'était rhabillé, l'air troublé, les sourcils froncés et le nez plissé.

- Je sais que tu as aimé trois fois, Guadalmedina. Et trois fois tu as été trompé. Cela t'a détruit, un peu plus a chaque fois.

Il avait tourné vers elle son visage, encadré par ses longs cheveux noirs déjà grisonnants, interrompant sa séance de rhabillage.

- Nous pouvons dormir ensemble ce soir, avait-il tenté tout en boutonnant simplement les trois dernières attaches de sa chemise. Juste dormir.

Dans la cabine à côté, Phadria entendait Spoki qui s'impatientait. Elle s'était levée à son tour, se saisissant de sa tabatière posée sur un sofa.

- Je ne dormirai jamais avec toi.

Il n'avait pas paru peiné par cette réponse.

- Toi qui vois.
- Franco, une dernière chose.

Et elle n'avait pas manqué de le regarder dans les yeux, au milieu des plus hautes pensées sur l'amour, sur la haine, la vengeance, le néant, l’infini et la mort, de la manière la plus éloquente qu'il soit pour lui dire avec du tranchant derrière les lèvres :

- On ne joue pas avec les Dieux. Avant que Théoden ne revienne de son Odyssée, tu seras tombé amoureux de moi.

Il avait sourit de toutes ses dents en claquant de la langue, avant de s'envoyer sous le palais un verre en cristal de grog, cul sec !

~



Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse;
Ainsi qu'une beauté, sur de nombreux coussins,
Qui d'une main distraite et légère caresse
Avant de s'endormir le contour de ses seins,

Sur le dos satiné des molles avalanches,
Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons,
Et promène ses yeux sur les visions blanches
Qui montent dans l'azur comme des floraisons.




J'ai trouvé cette poësie, écrite par un vieux prêtre d'Atÿe au fond de l'un des livres que possède le Père Adarien, et elle m'a fait penser à toi. Je viens de terminer de couvrir d'encre les pages du premier livre qui fait mon journal de bord. Comme tu le remarqueras, mon Amour, si un jour le courage te prend de parcourir ces pages, j'y ai tout relaté. Depuis le début, ma fuite de La Verte -Oh ! comme je le regrette à présent, mon doux Théoden !- , mon apprentissage avec l'Ours, mon arrivée sur Athor, puis ma rencontre avec Franco, et bien au-delà, toutes les horreurs, toutes les peines, toutes les joies -même si elles furent fort rares- qui ont suivies ! Je sais qu'un jour, toi et moi, mon aimé, nous retrouverons.


Ceux qu'on aime finissent toujours par nous revenir. Et même loin, ils restent toujours en nous.


Je sais que nous sommes liés l'un à l'autre, comme nous nous le sommes promis cette nuit sans étoile, amants bien heureux, bien naïfs, avec pour seule témoin la lune ronde et si lointaine qui nous souriait. Si tu ne devais jamais rentrer de ton Odyssée, bien que je prie tous les jours la Déesse de veiller sur toi, je sais que je te retrouverai au royaume des morts, sous le sein d'Atÿe, et là, libérés des exigences et des fardeaux de ce monde, nous serons enfin libres de nous aimer, pour l'éternité.

Mais si jamais tu reviens, si jamais tu rentres un jour, mon cher Théoden, tu retrouveras ma trace. Tu verras alors que je me suis mariée. Tu découvriras que je suis retournée à la piraterie -l'âme d'un pirate jamais ne meurt, il se dit !- , que j'ai quitté définitivement les îles de Jade. Tu apprendras pour le bombardement de Kaer, abjection sans nom que je déplore. J'aurai sans doute eu un enfant avec Franco. Je ne sais pas si les mots auront la puissance nécessaire afin de percer ton cœur de granit endurci par tous ces Tours de voyage en mer. Je ne sais pas si tu m'écouteras, si tu pourras me comprendre, si tu sauras me pardonner. Il se peut que tu refuses de m'écouter. Je sais que tu croiras que je t'ai trahis, mais je t'en conjure, crois moi. Je t'aime, je t'ai toujours aimé et je t'aimerai toujours. Je suis à toi pour toujours, Théoden, et rien ne changera jamais cela.

Si les mots n'ont pas la puissance désirée, je voudrais que tu lises mes journaux de bord, j'y ai tout relaté. Concernant mes aventures avant que je ne devienne Capitaine de l'Alvaro de la Marca, mais également tout concernant l'Alvaro lui-même. Ses dépenses, ses coût, son fret, le nombre de tonneaux, le bétail qui y entre, le bétail qui y sort, les cordage, les stocks des magasins et tant d'autres choses. Cependant, la rédaction de ce journal de bord n'a qu'un seul but. T'informer, mon aimé, et te convaincre de la sincérité de mes sentiments, de l'utilité de mes choix, toucher ton cœur afin d'espérer le reconquérir, afin que je sois toute à toi, un jour peut-être, et à tout jamais. Tu as mis dans mon cœur tes yeux doux comme la lune. N'oublie jamais, c'est la nuit qu'il est beau de croire à la lumière. N'oublie jamais mon nom : Phadria Mary Red. Et n'oublie jamais que je t'aime. J'espère de toute mon âme qu'à travers ce Journal, James de Nevers, le seul homme que je n'ai jamais aimé, tu sauras me comprendre, me pardonner, m'aimer et m'épouser.



Á toi pour l'éternité.




Phadria Red Guadalmedina.

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Et pleurons jusqu'au jour.
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