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 [Terminé] J'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme [PV Pygargue / Baldassare Everhell]

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Le Pygargue
Rajah
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MessageSujet: [Terminé] J'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme [PV Pygargue / Baldassare Everhell]   Dim 29 Mai 2016 - 21:06

J'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé,
Couché avec ton fantôme
Qu'il ne me reste plus peut-être,
Et pourtant, qu'a être fantôme
Parmi les fantômes et plus ombre
Cent fois que l'ombre qui se promène
Et se promènera allègrement
Sur le cadran solaire de ta vie.

Desnos



Il sait mes embarras insensés quand il est question de courir. Je n'ai que seize Tours, pourtant je crache mes poumons dès que je sors d'une course quelconque. A vrai dire, fumer depuis mes dix Tours ne m'a certainement point aidé.

Je n'ai jamais vu un garçon qui aimait tant courir que Mickaël.

« Mickaël ! lui criais-je tout en tenant d'une main mon haut-de-forme et de l'autre ma canne en ivoire, Mickaël, moins vite !

Pour l'Aristocratie de l'Empire tout s'arme en diligence, et jamais l'on verra un aristocrate courir. Mickaël Bervers porte le nom De Everhell, c'est l'orgueil des De Everhell. Et pourtant, âgé de seize Tours lui aussi, il court. Il court sur les quais du port de la cité Topaze de Palmyre à une heure après la minuit. C'est un garçon plutôt mince, avec une taille haute et des épaules larges malgré les traits de son gabarit. Je me souviens. Il a les plus beaux yeux que je n'ai jamais vu, bleus couleurs de ciel sous Daudysse, si bleu que l'on dirait qu'une part d'océan s'y est noyé. D'aucun diraient qu'il avait toujours le regard triste. A cette époque, je peux affirmer avec certitude que ses yeux azurs riaient. Mais ils riaient seulement lorsque le grand œil de l'Aristocratie se détournait d'eux et que lui pouvait les poser sur moi. Alors il me souriait et passait son index sur le contour de mes lèvres, les redessinant, et lâchait, moqueur un :

- Embrasse-moi Bel-Ami, Finil regarde ailleurs.

Et je l'embrassais.

- Mickaël Bervers ! Moins vite ! Moins vite !

Et, riant tout son saoul, ses longs cheveux lâchés au vent (Mickaël avait toujours eu horreur des chapeaux) il se tournait à demi sans s'arrêter de courir, et me narguait.

- Le dernier arrivé est un gobelin pullulant, Horace !

A mes douleurs, il venait joindre ses rires, et repartait de plus belle. Était-ce seulement autorisé des dieux, de courir aussi vite ? Je redoublais d'effort.

Finalement nous arrivâmes. Moi, plié en quatre et toussant, rouge comme une pivoine. Et lui essoufflé peut-être, mais riant et radieux comme un prince. Je regardais autour de nous. A cette heure-ci, les seules personnes présentes autour de nous demeuraient les prostituées des docks et les marins trop ivres pour prêter attention aux deux garçons que nous étions, aristocrates de bottes en cape, jusqu'au haut-de-forme que je tenais droit sur mon crâne. Je consultais rapidement la course du temps à l'aide d'une montre à gousset, relié à la poche avant de ma redingote. Cette montre, j'en étais très fier car elle était l’emblème de Relonor, le Dieu des technologies. Peu de maisons pouvaient s'en payer de semblable, et elle témoignait de la richesse des De Klemmens.

- Ce sont les mauvais quartiers, Mickaël.
- Les voici !
- Tu ne m'as pas dis ce que nous faisons ici.
- C'est une surprise, Bel-Ami !

Il déposa un baiser sur ma joue ce qui me donna force et souffle afin de le suivre. Mais en même temps, j'avais peur. Mickaël était une sorte d'enfant fou, un frénétique aux fantasmes parfois un peu tordus, un grand rêveur qui laissait ses rêves se promener au bout d'une plume ou d'un instrument de bois. Et moi, de la maison Klemmens, ami depuis toujours à ce De Everhell, je le suivais, fou d'amour comme une gamine.

Nous dépassâmes la porte d'un établissement faisant lieu de taverne. On y buvait, on y fumait, on y chantait. Il y avait grand nombre de marins. Mais Mikaël me prit la main et m'attira plus en avant. Nous montons les escaliers afin de nous rendre au premier. Il y avait des chambres. Je le vois me passer devant, ouvrir une porte précise, et entrer dans la pièce, sa chemise mal boutonnée et sa redingote à demi-tombante le long de ses épaules. Par les Dieux, si sa femme le voyait en cet instant !

Nous avions seize Tours tous les deux, mais Mickaël avait été marié très jeune, même pour un natif de la Topaze. Dès sa naissance, il fut fiancé à sa cousine de troisième degrés, Christabel Katelynn De Everhell, et de quinze ans son aînée. Cela pour préserver leur don, que disaient les De Everhell. Mickaël avait le troisième œil de Finil, et le troisième œil de Finil était un don de plus en plus rare. Christabel De Everhell était une mage bleue de renommée, en plus d'une prêtresse de Finil. En l'accouplant au troisième œil de la Déesse que possédait Mickaël Bervers, tous les De Everhell espéraient en la naissance d'un enfant miracle, qui aurait hérité du don si rare de son père. Mais comme sa promise approchait les trente Tours et qu'il ne fallait point trop tarder, l'on fit prononcer leurs vœux aux deux fiancés. Mickaël Bervers avait treize Tours le jour de son mariage.  J'étais son témoin.

Et que fait le jeune marié en cette heure ? Il vagabonde entre les lupanars du port. Je m'avance dans la chambre, d'un pas pour le moins anxieux, et j'y découvre un homme allongé nu sur le lit, un ruban rouge accroché autour de son front, nouant ses cheveux longs, tressés, emmêlés et perlés. Sa peau est mate, brûlée par le soleil, il sent le rhum et le sel marin. Il doit être plus âgé que nous, de dix Tours, au minimum, c'est certain ! Il a d'épais biceps, des muscles secs et gorgés de sang sous son teint basané. Ses yeux sont verts et sa bouche encadrée de poils est rieuse. Je ne peux m'empêcher de remarquer la légère érection qui le prend sitôt que Mickaël et moi pénétrons dans la chambre. Moi, je suis mal à l'aise.

- Alors c'est toi Horace De Klemmens ? demande-t-il en lançant à mon attention une bouteille de brandy que j'intercepte -grâce en soit rendue à Virel !-

Déjà Mickaël s'est déshabillé et vient se lover près de son amant. Il passe son index sur le crâne d'encre noir surplombant deux tibias entrecroisés tatoué sur la poitrine du marin. Puis il tourne sa tête, ses yeux si bleus vers moi, et me sourit.

- C'est un pirate, Bel-Ami ! Un vrai pirate !

Je ne peux m'empêcher de trembler légèrement. Mickaël est fou !

- La piraterie est un crime ! dis-je avec plus de courroux dans la voix que je ne souhaitait en laisser paraître.

Contre toute attente, mes deux interlocuteurs éclatent de rire. Ils sont nus tous les deux, sur ce lit. Et moi je suis là, au pied de la porte close, ce brandy en main, toujours vêtu.

- Je sers à bord du Vent de Palmyre, m'informe l'homme en face de moi. Nous appareillons dans trois jours, avec la marée.

Je m'indigne.

- Le Vent de Palmyre est un fier corsaire ! C'est le fleuron de la Topaze, pas une flibustière ! Je le sais, j'ai tout lu dans les registres de l'Amirauté !

Mais le marin ne l'entend pas de cette oreille. Il a un bras passé autour de Mickaël, et me regarde dans les yeux en m'expliquant que le Vent de Palmyre n'est pas un bâtiment aussi exemplaire que je voudrai le croire, qu'en temps de guerre il s'est rangé sous le pavillon noir. Il me parle d'un butin, de Port-Argenterie. Il termine par un geste de la main m'invitant à les rejoindre sur le lit. Mickaël me désigne un léger paravent, derrière lequel je peux laisser mes vêtements. Jusqu'au dernier moment, je pense à claquer la porte et rentrer au manoir, mais je suis excité, j'ai envie de faire cette expérience. Aux côtés de Mickaël, je veux tout essayer. Alors je fais ce qu'il me dit et viens les joindre. Mickaël dépose un baiser sur ma joue :

- N'as-tu jamais rêvé de faire l'amour avec un pirate, mon cher Horace ?
- Jamais. A un corsaire, oui. Un pirate, jamais.

Mickaël rit.

- Je vais te montrer qu'un pirate vaut bien dix corsaires, l'ami.

Et le flibustier me prend. Contre toute attente, il est très doux au début. Sans doute a-t-il senti ma réticence. Je lui suis reconnaissant de son attention. Je prends rapidement en confiance ainsi qu'en plaisir. Une fois nos affaires terminés, nous fumons tous les trois. Le pirate me fournit la preuve que le Vent de Palmyre a trahit plus d'une fois la cité. Il nous montre un coffret empli d'or, ainsi que de Pièces de Huit qui ont le cours à Port-Argenterie. Puis je devine la véritable raison de toute cette mascarade aux yeux de Mickaël. Ça n'est point un hasard si il a choisit cet-homme là pour son premier amour à trois. Il me le dit franchement : il compte fuir la cité Topaze de Palmyre ! Je sens mon estomac se contracter, je me mets à pleurer sans raison. Et bien sûr, si il m'a emmené c'est qu'il veut que je le suive. Il dit qu'il m'aime, il essuie mes larmes. Dans trois jours, le Vent de Palmyre l’emmènera jusqu'à Port-Argenterie, loin de la Topaze. Mickaël Bervers De Everhell veut se faire pirate ! Il ne se rend pas compte, je le traite d'idiot ! Qu'adviendra-t-il de la maison De Everhell si lui se fait pirate ? Et sa femme ? Et son bébé à naître ? Tous penseront qu'il aura été enlevé, on poursuivra le Vent de Palmyre ! Jusqu'à la cité des pirates s'il le faut ! Est-il prêt à déclencher une guerre pour un simple amant ? Est-il prêt à laisser des tas d'hommes mourir -des Impériaux !- à la simple satisfaction d'un fantasme passager aux goûts d'aventure ? Il me répond qu'il déteste l'Empire -ça, je le sais !- qu'il s'y sent prisonnier, que c'est son destin. Je suis à cours d'argument. Alors je lui réponds la seule chose qui me vint à l'esprit :

- Mais la piraterie est un crime...

Sa réplique ne se fait point attendre. Mickaël a toujours été très vif d'esprit et très délié de la langue ! En tout cas en ma présence.

- La sodomie aussi est un crime.

Cette fois je ne sais plus quoi dire. Il a raison. J'acquiesce.

- Si l'Inquisition nous emporte, Mickaël...
- Ni les hommes ni les Dieux ne devraient pouvoir empêcher deux personnes de s'aimer.

Il parle avec force, une assurance que je ne lui connais pas. Du feu semble brûler dans ses yeux couleur du grand large.

- Si tu aimes tant la mer, l'implore-je, tu n'as qu'à faire tes classes à l’Académie navale de la cité de Jade Étincelante, comme moi ! Nous deviendrons corsaires, tous les deux !

Mais Mikaël grimace.

- J'ai le troisième œil de Finil, Horace -je sens qu'il commence à s'énerver à l'intonation de sa voix- ! Tu sais ce que cela signifie ! La maison De Everhell ne jure que par moi, je suis l'enfant prodigue ! Jamais on ne me laissera partir pour la cité de Jade, ni à bord d'un bâtiment ! Et tu le sais très bien.

Je recommence à pleurer. Je ne peux pas le suivre dans ce projet, je l'aime de tout mon cœur mais il faut qu'il comprenne ! Tout ce qu'il réussirait à faire en s'embarquant, c'est déclencher une guerre, et peut-être même se tuer lui-même ! Si les pirates apprennent qui il est, ils le rançonneront certainement ! Comment cela se fait-il qu'il n'y ait point pensé ? Alors il tente de me convaincre :

- Capitaines Everhell et Klemmens ! Toi et moi sur les Grand'Eaux, à bord d'un brigantin à hunes ! Et personne pour nous arrêter, Bel-Ami ! Nous serons libres, enfin !

Il rit tout en caressant le nombril du pirate étendu à ses côtés, titillant le brandy.

- Capitaine Everhell, ça sonne très bien je trouve.

Moi je ne trouve pas ! Ça sonne comme une mauvaise blague, un nom de mauvaise vie ! Je me rhabille en lui expliquant que je ne le suivrai pas. Je jure devant chaque Dieu que je connais que je l'aime et je donnerai sans hésiter ma vie pour lui s'il le fallait, mais je ne cautionne pas un tel projet. Mais lorsque je lui demande de se rhabiller afin de rentrer au manoir, il me rend un regard triste.

Mickaël a pris sa décision.

C'est donc seul que je rentrais au manoir des De Klemmens cette nuit-là, des larmes noyant mes joues.

Je passe toute la journée, ainsi que la nuit suivante à prier Finil, Atÿe et Ohiel. Je ne veux pas perdre Mickaël, je ne veux pas qu'il se perde lui-même. Alors je fais ce qui m'arrache le cœur, mais ce que je pense être la meilleure solution. Je jure devant Ohiel que je n'ai pas dénoncé Mickäel à sa maison par orgueil de le garder près de moi. Je l'ai fais pour le garder en vie et sur la voie d'Ohiel. Je voulais vraiment que son âme soit libre de toute dépravation.

Je souhaitais en faire un homme libre. En le dénonçant, j'ai fais de lui le prisonnier de la Topaze. Son amour pour moi est mort ce jour-là. Il ne devait jamais plus renaître.

Le marin qui fut notre amant commun cette nuit-là passa en jugement. On obligea Mickaël à témoigner contre lui et l'on se servit de la Pièce de Huit que j'avais rapporté de notre escapade nocturne afin de condamner l'équipage entier du Vent de Palmyre pour piraterie. Sous la torture, les marins confessaient tout. Piraterie, enlèvement, corruption, zèle, homosexualité, vol, traîtrise, fornication, crimes de lèse-majesté. Je suis responsable de ce qu'on appelle la nuit des Exécutions. Ce seizième jour de la Froide Lune du Tour 5296, plus de trois-cent hommes recouvrirent de sang la place principale du palais de justice de la Topaze. Mickaël avait été forcé d'assister à cela.

Les Tours qui suivirent furent abominables pour moi, mais bien plus pour lui. Je ma mariais forcé à Agathe De la Molle le Tour suivant, le dixième jour de la Radieuse Lune du Tour 5297. Je priais Ohiel souvent et souhaitais de toute mon âme m'amender de mes péchés et de tout ce sang que j'avais fais couler en souhaitant préserver Mickaël de lui-même. Je jurais de ne jamais plus toucher un homme de ma vie. Je prononçais mes vœux d'abstinence le cycle précédant mon union avec Damoiselle de la Molle, et lui fit part de mes engagements avant que nous nous unissions sous Ohiel, Mystin et Finil. Elle me répondit qu'elle n'en était point gênée. Je ne l'étais point plus quand elle voyait d'autres hommes. Ensemble, nous eûmes trois fils.

Mickaël, de son côté, eut une vie infernale. Naquit, le même Tour une fille à laquelle il donna le nom de Hilena. Père a seize Tours, Mickaël Bervers noya sa détresse dans l'attention qu'il prodiguait à son bébé. Et jamais ne vit-on dans la maison De Everhell père qui choya autant sa fille, son propre sang, cela je n'en avais aucun doute malgré le fait qu'il refusait mon amour, mes amitiés et jusqu'à ma simple compagnie. Prétextant une santé fragile (jamais je n'avais vu plus homme respirant la vie que Mickaël Bervers de Everhell) on plaça à ses côtés un valet de pied, un majordome et deux veilleurs qui le suivaient partout où il se rendait, en intérieur comme en extérieur. Ses visions se déclenchaient de plus en plus violemment, imprévisibles, l'affectant, l'envoyant au sol et souvent sur le carreau pour plusieurs jours. On ajouta alors à son équipe de garde un chirurgien. J'appris qu'il fit par deux fois une tentative de suicide. Quelques Tours plus tard, il fut arrêté par l'Inquisition dans une sombre affaire de fornication et de sodomie. Les accusations venant d'une maison ennemie de la maison De Everhell, il ne fut point difficile pour le père de Mickaël de tirer le fil prodigue des griffes de l'Inquisition, soutien du prince à l'appui. Afin de faire définitivement taire ses ennemis, il donna la vie à une deuxième fille le Tour suivant.

Presque quinze autres Tours s'écoulèrent ainsi.

Notre face à face suivant eut lieu le vingt-septième jour de la Dernière Lune du Tour 5310. Nous étions à présent hommes âgé de trente Tours, et je savais que Mickaël comptait fuir la cité Topaze de Palmyre pour les domaines d'Ariel. Diplômé de l'académie navale, diplômé de l'académie des vœux d'Ohiel et de droit pénal de la cité de Jade Étincelante, et diplômé de l'académie d'instruction et de pédagogie de Tourmaline de Jaspe, j'avais mené ma barque au regard d'Ohiel. Et nous voici après quinze Tours, comme en la prologue de cette histoire, sur les mêmes quais nocturnes de la cité Topaze que nous foulions le vent au visage, lui entièrement vêtu de noir, devant, et moi plusieurs mètres derrière, souhaitant le rattraper !

- Mickaël ! Mickaël, arrêtez-vous !

Mais il n'avait rien perdu de sa vitesse avec les Tours ! Et moi, mes poumons me brûlaient !

- Pensez à vos filles ! Hilena souffrira de votre départ ! Mickaël Bervers, moins vite ! Moins vite !
- Le dernier arrivé, Horace, perdra la guerre !

Et il courrait, semblant voler ! Bientôt, j'aperçus le ponton de pierres taillées, s'avançant de plusieurs pieds au-dessus la surface des eaux ! Et au bout de ce ponton, une chaloupe contenant plusieurs hommes qui ramaient frénétiquement, l'éloignant du quais dans le but de rejoindre le brigantin à huniers dont la silhouette sombre se dessinait à plusieurs mètres vers le levant. L'Eradicate. Et Mickaël Bervers de Everhell en était le tout nouveau propriétaire.

- Votre maison ! l'implorai-je presque. Si elle ne mérite point tant de déshonneur, renoncez, quelque prix qu'il vous puisse en coûter ! Les De Everhell s'éteindront !

Dieux, que mes jambes menaçaient de céder et mes poumons me brûlaient ! Et l'embarcation qui semblait s'approcher de nous deux à grande vitesse ! Mes bottes crissaient sous la neige fraîche, le vent fouettait mon visage ! Je priai en mon âme Ohiel de me permettre d'arrêter Mickaël Bervers avant qu'il ne commette l'irréparable, j'eus une soudaine accélération ! Et dès l'instant où ma poigne allait se fermer sur le pan de sa redingote, il bondit au-delà le ponton et fut réceptionné sur la chaloupe par les hommes qui la montaient ! Je parvins de justesse à freiner ma course, évitant de finir dans l'eau gelée. J'avais échoué face à cet homme. Une fois de plus.

- Embrasse-moi Horace De Klemmens, me criait-il de la barque les mains en porte-voix. Je suis un pirate !


~



- Ça ne soulage pas vraiment, n'est-ce pas ? demanda le Premier Lieutenant du Prince de Palmyre en posant avec douceur une main conciliante sur l'épaule du Pygargue.
- J'ai perdu trente-neuf hommes en mer, et de façon la plus ignoble. Trente-neuf hommes qui m'étaient fidèles et m'ont suivi autour de Ryscior durant plus de dix Tours. Je n'ai pas fais ça pour moi, Maître Klemmens.

Et le Capitaine sans un regard supplémentaire, exécuta un volte-face avant de regagner sa cabine, appuyé sur sa canne dont le "tac" sourd contre le bois du pont accompagnait chacun de ses pas. Horace De Klemmens resta debout sous la mature, contemplant le corps crucifié de celui qui avait été ce Mickaël si intime dans sa jeunesse. Trente-six Tours étaient passés. Parfois, il ignorait qu'un homme puisse vivre si vieux. Il finit par se détourner du Capitaine vaincu de l'Eradicate, le laissant expirer. Une réflexion lui vint tandis, qu'ayant regagné sa cabine, il ôtait ses bottes dans l'espoir de se coucher un peu : Le Pygargue prétendait avoir tué Bervers comme un chien, cependant il n'existait point sur Ryscior d'une autre agonie dont le forban aurait voulu. Malgré les tentatives de son frères, Mickaël Bervers (ou Baldassare) Everhell était mort en pirate.

Le corps fut exposé ainsi deux jours et deux nuits. A l'aube du troisième jour, Horace De Klemmens obtint du Capitaine le droit de rendre les restes du pirate à la Déesse. Il se chargea lui-même de faire glisser Mickaël Bervers dans la gueule des Grand'Eaux.

Puis il retourna auprès du Pygargue, car là était sa place.

- La véritable différence qui demeure entre l'aristocrate de l'Empire et le pirate, expliqua-t-il à son Capitaine, la connais-tu ?

Ce dernier, assis à son bureau, bras croisés sur la poitrine se pencha sur la question de son éducateur.

- Les pirates ne conservent point d'honneur. L'impérial, si.

Horace De Klemmens mêla ses doigts aux plumes brunes du pygargue sur son perchoir.

- Contrairement au pirate, l'aristocrate fais ce qu'il doit, et non ce qu'il veut.

Et il s'était tourné vers l'homme qui l'écoutait avec attention.

- Et, Mickaël, songe que ça n'est point toujours facile.

Sur ces ultimes pensées de la journée, le Premier Lieutenant et le Capitaine se séparèrent et s'en allèrent dormir, sur la voie de Prébois.


Dernière édition par Le Pygargue le Mer 13 Juil 2016 - 9:26, édité 1 fois
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Abad El Shrata du Khamsin
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MessageSujet: Re: [Terminé] J'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme [PV Pygargue / Baldassare Everhell]   Lun 30 Mai 2016 - 23:12

Feu Baldassare Everhell:
 


    Il est une question que je me suis toujours posée : que vois-t-on à l'aube de sa vie ?
Lorsque l'ultime bouffée d'air a été expirée de nos poumons. Lorsque le froid a paralysé un a un tous les muscles de notre corps. Lorsque notre cœur a fait son dernier sursaut dans notre poitrine serrée, alors que vois-t-on ?

    Moi, j'ai tout vu ... non, voir n'est pas le verbe adéquate, j'a bien plus que "vu". J'ai ressenti, tout ressenti, et même au-delà.  En ce moment éphémère, j'ai pu voir derrière les murs, les yeux fermés ; entendre sous l'eau, les oreilles bouchées ; sentir les effluves de rhum en fond de cale ; le nez obstrué, toucher le volupté des nuages ; les mains brisées, goûter le soleil ; la bouche fermée.  Car en cet instant intangible où notre âme quitte doucement notre corps, nos organes ne nous sont plus d'aucunes utilités. Après tout ils ne sont qu'un grotesque amas de sang et de chair, et lorsque l’on ne fait plus qu’un avec ce qui nous entoure, ils deviennent obsolètes.

    Alors que je glissais, léger, vers une vie plus douce, je vis soudain des images de mon existence défiler devant moi.  Je ne revoyais pas seulement des souvenirs du passé, ressortis subitement d’un coin de mon cerveau, mais absolument tout. Et bien qu’ils défilassent devant moi à la vitesse de la lumière, je pouvais en voir les moindres détails. Chaque visage, chaque lieu, chaque odeur, chaque texture, chaque saveur. Mais il est des souvenirs qu’il ne vaut mieux pas ressassés et devant moi apparurent certains que j'avais enfouis depuis longtemps au fond de moi-même. Devant mes yeux défilèrent mes années les plus noires : Horace, le moi-enfant se faisant châtier par mon père, les regards rivés sur moi à la cour, je ressens à nouveau la honte que j’ai ressenti à ce moment là et ce jusqu'au picotement sur ma joue à l’endroit ou m’a giflé mon père. J’assiste alors impuissant aux pire années de ma vie, moi, faisant semblant de vivre la vie que j’ai toujours rêvée alors que chacune de mes aspirations se trouvaient ailleurs. J'ai envie de hurler à cet enfant qui pleure de suivre ses rêves de ne pas abandonner mais je sais que cela ne servirait à rien. 
 
    Dans l’ultime seconde de notre vie, lorsque le glas des anges sonne à nos oreilles, l’on se rend compte à quel point toute l’existence n’est qu’une supercherie. Qui sont ceux qui peuvent affirmer qu’ils ont accompli leurs rêves ? Combien sont ceux qui succombent aux dictas de leurs conditions, laissant rêves et bonheur au bord des chemins. Est-ce vraiment ça ''vivre'' ? Aller et venir selon les bons vouloir d'une autre personne ? Je suis loin d'être le meilleur des hommes mais j’ai au moins eu le mérite de vivre ma vie comme je l’entendais et j’ai bien vécu, j’ai … des regrets. 

     Une autre image, un autre souvenir. Notre chambre à ma femme et moi. Elle allongée dans notre lit taché de sang, en sueur. Moi debout à son chevet. L’accoucheuse vient poser dans mes bras cette si petite chose, toute nouvelle au monde ; ma fille. Voilà où réside mon plus grand regret, ma plus grande erreur. Dans ces deux grands yeux bleus qui me fixent je peux voir mon visage se refléter, le visage d’un monstre. Comment ai-je pu mettre de côté ma propre fille pour assouvir mon désir personnel ?
Je ressens alors une tristesse incommensurable et c’est comme si mon cœur s’arrêtait de battre à nouveau. Que fait-on quand on est triste déjà ? On … pleu … pleure ? A peine quelques secondes hors de mon corps et déjà les attitudes humaines semblent si loin derrière moi.

     Ce qui vient ensuite, je n’y ait pas assisté, pourtant je le vois comme si j’y étais. Ma fille en robe rose, âgée d’une dizaine d’années, sanglotant sur son lit à baldaquin l’absence de son père. Assis à ses côtés, un adolescent, presque un homme, caresse son dos avec retenue. Grand, cheveux longs et haut de forme il est déjà d’une beauté sans pareille. Serait-ce mon frère, Mi … Mickael ? Qui d’autre. Dans ses yeux brillent déjà sa piété maladive. Comme une goutte d'encre dans un vase, les tableaux se diluent avant de se reformer presque instantanément. Je vois alors mon frère se démener pour monter une flotte. Je le vois porter serment, à genoux devant mon père puis prendre la mer sous l’acclamation de toute la ville venue le voir prendre le large sous le soleil. Je le vois vieillir aussi car plusieurs années séparent chacun des tableaux qui défilent devant mes yeux. 
Mais le vent tourne et vient le temps des mises à l’épreuve, des échecs, de l’incertitude et du doute. Je ressens la moindre des ses angoisses, comme si j’étais à sa place.

    Puis, propulsé dans les airs, je quitte mon frère et ses craintes pour rejoindre l’azur du ciel. Je vole, haut dans les cieux, loin de tout. Je me sens bien. Serais-je dans le corps de cet oiseau que mon frère à toujours trimbalé avec lui. Ce Pygargue ? Plus bas, de mes yeux aiguisés, j’aperçois une petite ville au milieu d’une île. Malgré moi, je fonds en piquet et sens les embruns de la mer fouetter contre mon visage. Au fur et mesure que je fonce vers le sol, c’est comme si je me transformais et lorsque j’arrive sur la terre ferme, je suis redevenu un homme, je le sens.

     Depuis la fenêtre d’une auberge, j’aperçois un homme attablé, de dos. Les cheveux longs et sales, le manteau poussiéreux, il me fait vraiment pitié. Je ne peux pas voir son visage mais cela ne doit pas être mieux. Pourtant, il est accompagné d’une jolie femme portant un luth, surement une fille de joie, car après tout qui voudrait d’une énergumène pareille si ce n’est contre de l’argent.
De deux doigts, je vais chercher dans mon carquois deux flèches. Je bande alors mon arc, vise et tire. La flèche fait mouche. Et j’en suis plutôt content. Je ne sais pas qui est cet homme mais je le déteste déjà. Celui-ci se débat. Je tire une nouvelle fois. Et à nouveau la flèche vient percer cuir, peau et chair. Cette fois-ci ma joie est encore plus importante. Je salive de plaisir. J’aime voir cet homme souffrir. Je me délecte à le voir se débattre comme un animal. Lorsque je tire la troisième flèche, je sais qu’elle ne sera en rien utile, que l’homme est déjà condamnée, mais je le fais quand même, car je suis gourmand. Mes doigts choisissent avec précaution l’ultime flèche et, lorsque la corde de mon arc se détend et que la flèche fuse, c’est comme si je jouissais. Je n’ai jamais ressenti un bien-être aussi intense auparavant. Tandis qu'il se meurt, moi je renais. Je m’approche de ce vers qui remue sur le sol. D'une main je le retourne sur le dos et …

Ce n’est autre que moi.

     Tout à coup tout s’efface. Moi qui me sentait si léger, presque invincible, je ressens soudainement un poids au fond de mon être, comme si j’avais avalé une pierre. Je me sens pris au piège, enchaîné. Peu à peu je retrouve une vision normale. Humaine. Je quitte cet état de transe ou je ne faisais plus qu’un avec ce qui m’entourait. Tout redevient alors bien fade et sans couleur.
Dans ce monde en noir et blanc saturé, je retrouve les formes familières d’un bateau. Un pont, un mat, une proue et une poupe, les voilures et le nid de pie, serait-ce mon bien aimé Eradicate ?
Non, le pont est trop large, les voilures trop grandes, ce n’est pas mon bateau.
Un peu plus loin, à bâbord, un homme s'attelle à rendre à la mer ce qui semble être la dépouille d’un homme. Je m’approche vers lui et me penche au-dessus de la rambarde. Dix mètres plus bas, je vois mon propre visage qui flotte sur les eaux d’une mer calme. Mon corps entier a été enveloppé dans un linceul dont je ne pourrais dire la véritable couleur. Mes yeux sont bandés, mon visage tordu selon mes derniers cris d’agonie.  Et tandis que mon corps sombre au fond de moi mille feux brûlent à l’unisson.

      Je ne vivrai jamais en paix, je le sais. Mon âme tourmentée ne quittera jamais ce monde pour les paisibles plaines de Canergen. Je ne suis plus que rage et désespoir, haine et fureur. Pourtant devant mes yeux, une seule image demeure, vibrant presque avec les viles flammes de la rancœur qui embourbent ma vision : celle de mon frère.

Il m'a traqué toute sa vie. Je le poursuivrait pour l'éternité.
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